À trancher une bonne fois pour toutes : la règle « sans + nom »


Le noAffiche du film "L'Histoire sans fin"m qui suit la préposition « sans » doit-il être au singulier ou au pluriel ? Puisque « sans » indique l’absence, la logique voudrait qu’on emploie le singulier, mais le pluriel est tout aussi fréquent. Un vrai casse-tête qui mérite d’être tranché une bonne fois pour toutes, en distinguant trois cas de figure.

1) Le nom est au singulier

– s’il désigne une réalité abstraite ou une réalité concrète que l’on ne peut compter :

un départ sans adieu, être sans défense, payer sans délai, sans égal, sans égard, arriver à un résultat sans effort, une terre sans eau, sans foi ni loi, des gens sans importance, sans ménagement, sans pareil, cela se comprend sans peine, sans peur et sans reproche, sans pitié, un fait sans précédent, vivre sans prétention, sans rancune, partir sans regret, être sans scrupule…

– s’il désigne une réalité concrète comptable qui renvoie à un seul élément 

Pour ne pas se tromper, la question à se poser est la suivante : S’il y en avait, y en aurait-il un seul ou pourrait-il y en avoir plus d’un ?

Exemples : une histoire sans fin (une histoire a généralement une seule fin), un enfant sans famille (on n’a généralement qu’une famille), un homme sans âge, un voyage sans retour, un corps sans tête, sans visage, un ministre sans portefeuille, une lettre sans date, une maison sans cheminée, sans identité…

Autres exemples où le singulier est traditionnellement de mise :

un avocat sans cause, un texte sans commentaire, se rendre sans condition, parler sans détour, un travail sans difficulté, opérer sans douleur, sans doute, sans encombre, sans inconvénient, agir sans obstacle, être sans opinion, avancer un fait sans preuve, un homme sans reproche, se livrer sans réserve…

N.B. Le nom « accroc » est également au singulier dans la célèbre réplique d’Hannibal Smith, héros de la série américaine L’Agence tous risques : « J’adore quand un plan se déroule sans accroc ! »

2) Le nom est au pluriel

 –> s’il renvoie nécessairement à plusieurs éléments

On se pose la même question que précédemment : S’il y en avait, y en aurait-il un seul ou pourrait-il y en avoir plus d’un ?

Exemples : un oiseau sans ailes (quand il a des ailes, un oiseau en a toujours deux), un couple sans enfants (un couple peut avoir plusieurs enfants), être sans amis, un voyageur sans bagages, être né sans biens, une peau sans boutons, un bébé sans dents, une dictée sans fautes, une maison sans fenêtres, sans limites, un dictionnaire sans exemples, un ciel sans nuages, une histoire sans paroles, un individu sans principes, vivre sans soucis, agir sans témoins, une couleur sans nuances…

3) Le nom peut être au singulier ou au pluriel

–> c’est le contexte qui nous aide à le déterminer :

– tomber sans connaissance (la conscience de soi, que l’on perd en s’évanouissant) / être sans connaissances (les savoirs ou les personnes que l’on connaît) ;

– des couteaux sans manche (un couteau n’a qu’un seul manche) / des gilets sans manches (quand il a des manches, un gilet en a toujours deux) ;

– un devoir sans fautes (un tel devoir aurait d’ordinaire comporté plusieurs fautes) / Je viendrai sans faute (à coup sûr, sous-entendu sans aucune faute, sans la moindre faute) ;

– une existence sans charme (le charme de l’existence) / une femme sans charmes (les charmes d’une femme) ;

– juger sans passion (sans faire intervenir la passion) / un homme sans passions (qui ignore les passions) ;

– être sans soin (ne pas faire preuve de soin) / laisser quelqu’un sans soins (sans lui prodiguer de soins) ;

– un homme sans chemise (on pense à celle qu’il devrait avoir sur lui) / une boutique sans chemises (si elle en avait, elle en proposerait plusieurs).

Attention, « frontière » est au singulier dans le titre du film L’Homme sans frontière, mais il est au pluriel dans le nom de l’association Reporters sans frontières. Enfin, « issue » est au singulier dans le film Sans issue et au pluriel dans la chanson Sans issues du groupe IAM.

Quelques exercices pour s’entraîner

Sandrine Campese

Sources : Larousse (Dictionnaire des difficultés de la langue française),
Académie française

Crédit photo : Allociné

 

 

 

 

 


À propos de Sandrine

Contributrice et modératrice

6 réponses à À trancher une bonne fois pour toutes : la règle « sans + nom »

  1. Amandine dit :

    Bonjour Sandrine,

    Merci pour cette mise au clair plus que nécessaire. Vous relevez l’expression « vivre sans soucis » (qui, me semble-t-il, pourrait tout aussi bien accepter le singulier), mais il aurait sans doute été judicieux de faire un point sur cette expression plus que courante et ô combien malmenée : « pas de souci ». L’usage veut que « souci » soit au singulier !
    Pour le reste… « pas de problème » ! 😉

    Bien cordialement

  2. Laurent dit :

    Bonsoir,

    Article très utile et pratique (comme d’habitude, certes ^^), merci !

    Cependant, j’ai quelques doutes sur certains exemples :
    – on rencontre fréquemment les expressions « faire ses adieux », « avoir des égards » ou « faire des efforts », donc l’emploi du pluriel serait-il vraiment incorrect au négatif ?
    – quid d’une hydre ou un cerbère « sans têtes » ou autre créature polycéphale ? Voire des missiles sans tête(s) chercheuse(s) ?
    – les commentaires comme les conditions, les difficultés ou les détours, par exemple, sont rarement isolés aussi, non ? Bref, là encore, ces exemples n’entreraient-ils pas dans la troisième catégorie plutôt que la première ?

    Bonne soirée !

    • Sandrine dit :

      Bonsoir Laurent, je suis ravie que cet article vous soit utile ! Pour l’écrire, je me suis référée aux préconisations faites par Larousse et l’Académie française, mais l’usage est fluctuant dans bien des cas. Certes, on emploie « égards » au pluriel, mais on n’individualise par la notion (un égard, deux égards…). Le singulier semble donc logique. Il l’est moins dans « sans adieux » ou « sans efforts », je vous l’accorde. Traditionnellement, ces noms devaient plutôt s’employer de manière abstraite (produire de l’effort, « adieu ! » en tant qu’interjection…). Pour l’hydre, le cerbère ou le missile, il va de soi que le pluriel s’impose, puisque si têtes il y avait, il y aurait plusieurs ! En espérant vous avoir éclairé, je vous souhaite une bonne soirée.

  3. yang shuning dit :

    J’aime votre présentation explicative; claire pour nous.
    Une question se pose à propos de cet exemple: une existence sans charme (le charme de l’existence) / une femme sans charmes (les charmes d’une femme)

    Quelle est la différence? ici, charme signifie tous les deux le pouvoir de séduction, n’est-ce pas? le charme est une conception abstraite, à mon avis, préférable au singulier.

    • Sandrine dit :

      Bonjour et merci ! Le nom « charme » n’a pas exactement le même sens suivant le nombre. Au singulier, il désigne l’attrait (le charme de l’existence = l’attrait de l’existence). Au pluriel, il désigne les atouts physiques d’une femme. Ainsi Brassens chante : « La bergère, après bien des larmes,
      pour se consoler prit un mari, et ne dévoila plus ses charmes que pour lui… »
      Bon après-midi.

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