Dessein, Hyménée, Venez çà… Savez-vous parler comme Molière ? (partie II)

Nicolas Mignard (1606-1668). Molière (1622-1673) dans le rôle de César de la "Mort de Pompée", tragédie de Corneille. Paris, musée Carnavalet.

Voici la seconde partie de notre dossier spécial « langue de Molière » ! Vous avez le dessein de parler comme le grand dramaturge français ? Vous y trouverez de nouveaux mots et expressions qui lui sont chers. Il ne reste plus qu’à les placer habilement au sein d’une conversation. Ce vocabulaire vous paraît un peu trop désuet ? Vous moquez-vous ? Il n’est point d’heure pour parler comme Molière, d’autant plus en cette année 2022, sacrée « année Molière » !

POINT

Dans ses écrits, Molière utilise souvent l’élément de négation « point ». Ainsi dès la première scène de L’Avare : « Il n’est point de meilleure voie que se parer à leurs yeux de leurs inclinations*. »

Mais il écrit aussi « pas » ! Ainsi peut-on lire, un peu plus loin dans la même réplique : « Ce n’est pas la faute de ceux qui flattent », signe qu’à l’époque de Molière, « pas » et « point » coexistaient. Sous sa plume, on rencontre également « point » dans la locution « point du tout ».

Et aujourd’hui ? Le Petit Robert indique que l’adverbe point est « vieux ou littéraire ». L’employer relève dorénavant d’un effet de style, visant à rendre un propos plus solennel, décalé, amusant… Exemple : « Tu as eu des nouvelles de la cliente ? – Point du tout ! »

Les contemporains de Molière aussi manient le « point », comme Corneille dans sa célèbre litote « Va, je ne te hais point », tirée du Cid (1637). Un siècle et demi plus tard, Beaumarchais écrit dans Le Mariage de Figaro (1784), que « Sans la liberté de blâmer, il n’est point d’éloge flatteur ».

[* « Inclination » est traité dans la première partie de notre dossier.]

AIMABLE

Rendons à « aimable » ce qui revient à « aimable », c’est-à-dire son sens premier : « digne d’être aimé » !

Molière emploie l’adjectif en ce sens : « La nature, ma sœur, n’a rien formé de plus aimable » (L’Avare), « Aimable jeunesse, suivez la tendresse » (Le Malade imaginaire), « Puis-je empêcher les gens de me trouver aimable ? » (Le Misanthrope).

Aujourd’hui, ce sens a été considérablement amoindri. Certes, quelqu’un d’aimable cherche à faire plaisir, il a un abord agréable, il est souriant. Mais de là à faire naître de l’amour, quand même pas ! D’ailleurs, nous employons plus volontiers le terme à la forme négative : « La vendeuse n’était pas aimable. » Il est grand temps de redonner à « aimable » sa superbe !

Dans un sens proche, Molière emploie également « admirable », notamment envers la gent féminine. Le dictionnaire en donne la définition suivante : « D’une beauté, d’une qualité digne d’admiration. »

DESSEIN

Molière emploie maintes fois le nom dessein. Exemples : « Malgré tous mes bienfaits former un tel dessein », « Je suivrai mon dessein, bête trop indocile » (L’École des femmes).

Et quand « dessein »apparaît, il est souvent question de mariage ! Rien que dans L’Avare :

« Voyez si c’est votre dessein de souscrire à ce mariage », « Ce n’est pas mon dessein de me faire épouser par force », « Lui avez-vous déclaré votre passion, et le dessein où vous étiez de l’épouser ? », « Je suivrai mon premier dessein, et je l’épouserai moi-même », « Mon dessein était tantôt de vous la demander pour femme », « Je me réjouis du dessein où vous pourriez être de devenir ma belle-mère ».

Qu’est-ce qu’un dessein, exactement ? C’est « l’idée que l’on forme d’exécuter quelque chose ». Aujourd’hui, en ce sens, on dit « un projet ». Il est donc tout à fait possible de réhabiliter « dessein » dans les discussions du quotidien. Exemple : « J’ai le dessein de déjeuner en terrasse ce midi. Qui m’aime me suive ! »

Dessein et dessin s’employaient jadis indifféremment, avant de prendre chacun un sens précis. Tous deux sont dérivés d’un vieux verbe, desseigner, à l’origine d’un nom anglais très en vogue : design !

VOUS VOUS MOQUEZ

Existe-t-il une pièce de Molière qui ne contienne pas cette tournure ? Rien que dans Le Bourgeois gentilhomme, elle apparaît à maintes reprises, tantôt à la forme affirmative : « Monsieur, vous vous moquez », « Vous vous moquez, de m’exposer aux sottes visions de cette extravagante », tantôt à la forme interrogative : « Vous moquez-vous ? »

Dans Le Petit Robert, cette acception du verbe moquer à la forme pronominale est notée « vieillie » ou « littéraire ». Son sens ? « Ne pas agir ou ne pas parler sérieusement ». Aujourd’hui, on dirait « Vous plaisantez ! » ou « Vous plaisantez ? ».

Il suffit donc, si l’on veut « parler comme Molière », de glisser habilement le mot, en réaction, par exemple, à quelqu’un qui vous raconterait une histoire extravagante. « Je suis en retard à cause d’une panne sur la ligne B. – Vous vous moquez ! Elle fonctionne très bien. »

TOUT À L’HEURE

Quand Molière emploie « tout à l’heure », ce n’est pas pour dire « plus tard, dans un moment », comme c’est le cas aujourd’hui. C’est plutôt pour dire « tout de suite », « sur-le-champ ».

Sinon, comment comprendre cette réplique adressée par Harpagon à son valet La Flèche : « Hors d’ici tout à l’heure, et qu’on ne réplique pas (…) » ?

Cette menace prend immédiatement effet, elle ne saurait être « différée » !

De même, toujours dans L’Avare : « Donnez-moi un bâton tout à l’heure. » L’impératif se marierait mal avec le « tout à l’heure » actuel : c’est qu’il s’agit bien de l’ancienne acception.

La Fontaine l’emploie également dans sa fable Le Loup et l’Agneau : « La raison du plus fort est toujours la meilleure. Nous l’allons montrer tout à l’heure », c’est-à-dire dès à présent !

Au passage… savez-vous bien écrire « à tout à l’heure » ?

HYMÉNÉE

Chez Molière, il est souvent question d’hyménée, c’est-à-dire de mariage !

« Mais à moins de vous voir, par un saint hyménée », « Consentez ainsi que moi à ce double hyménée »…

Molière emploie également la forme hymen, qui a exactement le même sens : « Chercher dans l’hymen d’une douce et sage personne la consolation de quelque nouvelle famille. »

Cela ne veut pas dire que le dramaturge n’utilise pas le nom mariage ! « On dit que l’amour est souvent un fruit du mariage », écrit-il dans L’Avare. « Mariage », d’origine latine, et « hyménée » coexistent donc dans la langue de Molière.

Et aujourd’hui ? On peut tout à fait l’employer plaisamment. Exemple : « Tu es dispo samedi ? – Ah non, désolée, j’ai un hyménée ! »

Le saviez-vous ? « Hyménée » est issu du nom du dieu du mariage, Humên. Malgré sa terminaison en -ée, il est masculin, tout comme apogée, athée, athénée, lycée, mausolée, musée, pygmée, scarabée, trophée.

VENEZ ÇÀ

Par le passé, l’adverbe de lieu « çà », avec un accent sur le « a », s’employait pour dire « ici », c’est-à-dire « en cet endroit-ci ». Il était souvent accolé au verbe venir à l’impératif.

Ainsi, dans L’Avare : « Viens çà, que je voie. Montre-moi tes mains » ; plus loin : « Allons, venez çà tous, que je vous distribue mes ordres pour tantôt. »

L’adverbe se rencontre également sous forme d’interjection : « Ô çà » ou « Ho çà ». Exemple : « Ho çà, n’ai-je pas lieu de me plaindre de vous ? »

Vous vous trouvez au parc, avec les « fruits de votre hyménée », et il est l’heure de rentrer ? Lancez-leur : « Venez çà, les enfants ! »

Aujourd’hui, « çà » avec accent ne se rencontre plus que dans la locution « çà et là » (ici et là). Rappelons que, sans accent, ça est un pronom démonstratif, forme familière et plus courante que « cela ».

Sandrine Campese

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