Sommaire Les classiques : Pierre, Paul, Jean… Prénoms bibliques ou passe-partout, ils sont passés à la postérité en se lexicalisant. La preuve, des siècles plus tard, nous continuons d’utiliser ces prénoms comme noms et dans des expressions. Déshabiller Pierre pour habiller Paul Deux prénoms dans la même expression ! Mais qui sont ce « Pierre » et ce « Paul » ? Il s’agit de saint Pierre et saint Paul ! En effet, à l’origine, on disait « déshabiller saint Pierre pour habiller saint Paul », ce qui signifie « ôter à une personne des moyens qui lui sont nécessaires pour les donner à une autre personne qui en a besoin » et, par extension, « déplacer une difficulté au lieu de la résoudre ». Variantes : « découvrir Pierre pour couvrir Paul », « déshabiller Paul pour habiller Jean ». Et« pierre qui roule n’amasse pas mousse »?Attention, ici, il ne s’agit pas ici du prénom « Pierre », mais bien du nom commun « pierre ». Ce proverbe veut dire : « On ne s’enrichit pas en changeant trop souvent d’état, de lieu, etc. » Notons que la pierre entre dans différentes expressions françaises : « marquer un jour d’une pierre blanche », « jeter la première pierre »… Jésus, Marie, Joseph Cette expression se compose des prénoms des trois membres de la Sainte Famille : Jésus, Marie et Joseph. Elle est utilisée dans les prières, et plus largement pour exprimer la frayeur, la surprise, le soulagement, etc., en particulier chez les catholiques. Être comme saint Thomas Autrement dit : avoir besoin de voir pour croire ! Pourquoi saint Thomas ? Parce qu’à la nouvelle de la résurrection du Christ, c’est le seul qui a voulu voir et toucher les trous sur les mains de Jésus ainsi que la plaie sur son flanc. Souvent, on complète l’expression, dans un effet d’insistance : « Je suis comme saint Thomas, je ne crois que ce que je vois. » Un fesse-mathieu Dans cette expression, « mathieu » vient de saint Matthieu, le patron des changeurs. Quant à « fesse », c’est la forme conjuguée du verbe « fesser ». Un « fesse-mathieu » est, littéralement, « celui qui bat saint Matthieu avec des verges (pour lui soutirer de l’argent) ». « Un fesse-mathieu » a d’abord été une personne qui prête sur gage, avant de devenir… un avare ! On dit aussi « un usurier », « un ladre » et, pour rester dans les antonomases, « un harpagon ». Dans cette expression (et dans les suivantes), les prénoms sont souvent écrits sans majuscule, car ils se sont lexicalisés. Ils se comportent comme des noms communs pour désigner un type, une catégorie, un comportement… Ce procédé se nomme « antonomase ». Il n’est pas non plus rare qu’ils prennent la marque du pluriel : un fesse-mathieu, des fesse-mathieux. Autres prénoms masculins courants Faire le Jacques Anciennement, le prénom « Jacques » était très courant dans la paysannerie. Ce n’est donc pas un hasard si, dès le XIVe siècle, « Jacques » est utilisé comme sobriquet pour désigner les paysans. « Jacques Bonhomme », c’est le paysan français, voire le peuple des paysans. De là découle l’expression « faire le Jacques » ou « faire le jacques », c’est-à-dire « faire l’imbécile », « faire l’idiot ». Variante : « faire le Gilles », du nom de Gilles le Niais, acteur du théâtre de la Foire au XVIIe siècle. « Gilles » se disait d’un homme qui avait l’air d’un niais. Sur Jacques s’est formé « Jacquerie », le soulèvement de paysans qui a eu lieu au XIVe siècle et, par extension, toute insurrection de la paysannerie. Autre expression avec « Jacques » : « maître Jacques », par allusion à un personnage de L’Avare de Molière. Dans la célèbre pièce, Maître Jacques est à la fois le valet de chambre, le cuisinier et le cocher d’Harpagon. Un « maître Jacques » est donc celui qui assume des fonctions variées, un factotum (du latin fac totum, «fais tout »). Enfin, le prénom « Jacques » fait (faisait ?) partie de l’univers enfantin à travers la chanson « Frère Jacques » et le jeu « Jacques a dit » (et non pas « Jacadi a dit », Jacadi étant une marque de vêtements pour enfants dont le nom est lui-même issu de la contraction de « Jacques a dit »). Pierre, Paul ou Jacques Un trois-en-un ! L’expression « Pierre, Paul ou Jacques » ou « Pierre, Paul, Jacques » repose sur des prénoms classiques et très répandus. C’est pourquoi elle signifie « n’importe qui », « le premier venu ». Les trois prénoms ont été phonétisés et agglutinés dans le nom de scène du chanteur de reggae Pierpoljak, de son vrai nom Pierre-Mathieu Vilmet. Un jean-foutre Attention, cette expression est très familière ! Composée du prénom « Jean », qui désigne parfois un sot, un niais, et de « foutre » au sens de « faire », elle est attestée depuis le XVIIe siècle. « Jean-foutre » se dit d’une personne incapable, sur laquelle on ne peut compter : « Ce n’est qu’un jean-foutre ! » Dans le même sens, on emploie aussi « un je-m’en-foutiste », voire « un je-m’en-fichiste ». On peut aussi écrire « jean-foutre » en un seul mot : « jeanfoutre », et au pluriel, « jeanfoutres ». Autres expressions avec « Jean » : « C’est Jean qui pleure et Jean qui rit » à propos de quelqu’un qui change rapidement d’humeur, qui passe facilement de la joie à la tristesse. Cette expression vient d’un texte de Voltaire, Jean qui pleure et qui rit (1772), qui décrit un personnage versatile, capable de souffrir de déprime le matin et d’aller festoyer le soir. On la rencontre aussi sous la forme inversée : « Jean qui rit et Jean qui pleure ». Un jules L’évolution de ce prénom, devenu un nom commun, est fort intéressante ! Il se rencontre d’abord au sens de « pot de chambre » (ou « tinette »). Voici ce qu’écrit Verlaine dans Mes Prisons en 1893 : « Une sorte d’immense hangar (…) sommairement meublé de lits de camp (…) et d’un “cabinet” dans un coin, où le Jules traditionnel sommeillait, utile et mal odorant. » Puis, en argot, « jules » s’est mis à désigner un « homme du milieu », « un souteneur ». Pas très positif… Comment expliquer, dès lors, qu’« un jules » soit devenu un homme énergique et courageux ? Mystère… C’est pourtant de cette acception qu’est né, dans la langue populaire, le sens d’« amant », d’« amoureux » ou de « mari », généralement précédé d’un possessif : « C’est son nouveau jules. » Dans un registre proche, on peut citer l’expression « jouer les Roméo », c’est-à-dire « jouer les amoureux transis », « être séducteur », du nom du héros de Roméo et Juliette de William Shakespeare. Variante : « jouer les dons Juans » (ou « don Juan » ou « dons juans »). Un marcel Ce terme (familier) désigne un « maillot de corps masculin » selon Le Robert, un « tee-shirt unisexe décolleté et sans manches » d’après le Larousse ; autrement dit, un débardeur. Le nom viendrait de Marcel Eisenberg, propriétaire de la bonneterie Marcel à Roanne, qui commercialisa ce débardeur. Les féminins : Madeleine, Marie, Julie… Pleurer comme une Madeleine Encore une référence biblique ! Marie-Madeleine est, dans la tradition catholique, une pécheresse repentie qui se serait prostituée avant de devenir l’une des disciples de Jésus. Présente à la Crucifixion, elle serait la première à avoir vu le Christ ressuscité. Son nom est devenu synonyme de repentir ostentatoire et de larmes abondantes, d’où l’expression « pleurer comme une Madeleine », c’est-à-dire « à chaudes larmes, abondamment ». La tournure se rencontrait déjà au XIIIe siècle sous la forme « faire la Madelainne », puis « faire sa Marie-Madeleine », c’est-à-dire « pleurer, se repentir », voire « affecter le repentir », auquel cas le sens peut être teinté d’ironie. Et « une Madeleine » tout court ? C’est une pécheresse repentante. À noter que le nom « Marie-Madeleine » est emprunté au latin Maria Magdalena, proprement « Marie de Magdala », nom d’une ville située sur le lac de Tibériade. Rien à voir avec « la madeleine », le petit gâteau bombé de forme ovale à la pâte moelleuse et parfumée. Ce dernier doit son nom à une autre « Madeleine », probablement la cuisinière qui l’a inventé en 1755, Madeleine Paulmier. La madeleine a notamment été rendue célèbre dans la littérature grâce à Marcel Proust dans À la recherche du temps perdu. La « madeleine de Proust » désigne un objet, une odeur, une saveur, etc. qui fait surgir une série de souvenirs anciens. Une marie-couche-toi-là Comme « jean-foutre », cette expression est très populaire. Une marie-couche-toi-là (avec une minuscule et des traits d’union entre chaque mot) était une femme de mœurs légères, facile ou débauchée. Marcel Pagnol parlait également de « Joséphine-à-la-renverse ». Une « margot » était aussi une femme de mœurs légères ou une femme bavarde. Misogynie, quand tu nous tiens ! Heureusement, ces beaux prénoms sont aujourd’hui débarrassés de tous ces préjugés. Attention, le nom « marie-couche-toi-là » ne doit pas être confondu avec « marie-salope », composé de « Marie », prénom féminin souvent donné à des bateaux, et de « salope », au sens ancien de « sale ». Il s’agit d’un « petit chaland à fond mobile, employé pour transporter en haute mer les vases, sables et déchets que la drague a extraits d’un bassin, d’un chenal ». Au pluriel : « des maries-salopes ». Quant à « Marie-Chantal », ce prénom sert ironiquement à désigner une femme bourgeoise. Le saviez-vous ? Émile Zola a popularisé le nom « nana » pour désignerune « jeune fille », « une jeune femme », mais aussi « l’amie », « la compagne ». Le titre de son roman Nana (1880) reprend le diminutif du prénom de l’héroïne : Anna. C’est donc Zola qui a contribué à diffuser le sens argotique de « concubine, femme d’un souteneur », puis de « femme » en général. Une julie « Julie » est l’équivalent féminin de « Jules ». Une julie est donc, familièrement, la petite amie : « Tiens, il a une nouvelle julie ! » Plus rarement, on rencontre l’expression « faire sa Julie » à propos d’une personne au comportement maniéré, pudibond. « Faire sa Julie », c’est faire des manières. Variantes : « faire sa Sophie » (s’offusquer d’un rien, se montrer excessivement difficile), « faire sa Joséphine » (repousser avec indignation les propositions galantes d’un homme). Bien sûr, à l’heure de l’égalité femme-homme et de la pleine reconnaissance du consentement sexuel, ces expressions appartiennent au passé ! Autres prénoms féminins devenus des noms : une « rosalie » (insecte ou petit véhicule à pédales de trois ou quatre roues), une « maryse » (spatule en caoutchouc utilisée en pâtisserie), une « micheline » (autorail monté sur pneumatiques) et le célèbre « En voiture, Simone ! », vraisemblablement du nom de Simone Pinet de Borde des Forest, pilote automobile dans les années 1930. L’expression est parfois complétée de la manière suivante : « En voiture, Simone, c’est toi qui conduis, c’est moi qui klaxonne ! » Les prénoms plus « confidentiels » Les expressions suivantes ont beau être moins employées de nos jours, considérées comme « vieillies », elles conservent un charme délicieusement désuet. L’occasion de les réhabiliter ? Se faire appeler Arthur « Se faire appeler Arthur », c’est se voir faire des remontrances, se faire disputer, réprimander. D’après le Wiktionnaire, cette expression proviendrait de la Seconde Guerre mondiale. Durant l’occupation de la France, les patrouilles allemandes criaient « acht Uhr ! » (« huit heures ! ») pour faire respecter le couvre-feu nocturne. Explication séduisante, mais qui tombe à l’eau quand on sait – toujours d’après le Wiktionnaire – que l’expression était déjà attestée au XIXe siècle. Mais alors, d’où vient-elle ? Peut-être tout simplement du prénom Arthur, lequel, à l’instar de Jules, désignait en argot un amant. Variante : un « alphonse » est aussi, en argot, un homme qui vit de la prostitution, ou encore un homme entretenu par sa maîtresse. Tranquille comme Baptiste Rien à voir avec le « Jean-Baptiste » biblique, ou encore avec « baptiste », l’adepte de la doctrine ou de l’Église baptiste. D’après le Wiktionnaire, « Baptiste » était le « nom fréquemment donné au niais des parades foraines qui restait stoïque sous les coups, à la grande joie des spectateurs ». « Être tranquille comme Baptiste », c’est être tout à fait tranquille, serein, dégagé de tout souci. Gros-Jean comme devant Nous l’avons évoqué avec « jean-foutre », Jean était jadis un prénom très commun. « Gros-Jean », c’est l’homme du peuple et, par extension, le niais (voir « Jacques » plus haut). Quant à « devant », il s’entend au sens d’« avant ». Être Gros-Jean comme devant, c’est être Gros-Jean comme « avant », revenir à l’état où l’on était avant. C’est bien ce qui arrive à Perrette dans la célèbre fable de La Fontaine (1678) : alors que la laitière imagine tout ce qu’elle fera de l’argent de la vente de son lait, elle fait tomber le pot qui se brise. La fable se conclut par : « Je suis gros Jeancomme devant. » Retour à la case départ ! Fais du bien à Bertrand… Certaines expressions fondées sur des prénoms ne sont en usage que dans certaines régions. C’est le cas de « Fais du bien à Bertrand… », à laquelle il est coutume, en Provence, de répondre : « Il te le rend en caguant » (en provençal, « fai de bèn à Bertrand ti lou rènd en cagant »). Elle souligne l’ingratitude des personnes que l’on aide et qui manquent de reconnaissance, ne remercient pas du tout, ou mal. Mais que vient faire Bertrand ici ? En provençal, ce prénom désigne aussi le coccyx. On vous laisse imaginer ce que cela signifie littéralement. Quoi qu’il en soit, « Fais du bien à Bertrand… » veut dire : « Fais du bien à quelqu’un, il se montrera ingrat ! » Inutile de préciser que cette expression est très familière ! Citons de même : « Avaler un gaspard » : prier, aller communier (en argot, un « gaspard » est également un rat) ; « Martin » (ou « martin-bâton ») : homme armé d’un bâton, et, par extension, le bâton personnifié servant à battre les animaux récalcitrants ; un « robert » : un sein, le plus souvent au pluriel, « des roberts » ; un « guillaume » : un rabot (outil pour le travail du bois), etc. Sans oublier les formules « à rimes » : « cool Raoul », « relax Max », « tranquille Émile », « à l’aise Blaise », « tu parles Charles »… Et vous, en connaissez-vous d’autres ? Sandrine Campese À lire également sur notre blog : Un apollon, un écho, une odyssée… 12 noms communs tirés de la mythologie Prénoms : ce que l’étymologie nous révèle