Bon à savoir : ce mot ne se trouve pas dans le dictionnaire en ligne de l’Académie française. En revanche, il est bien présent dans les deux dictionnaires de référence. Le Larousse le définit ainsi : « Concept (texte, image, vidéo) massivement repris, décliné et détourné sur Internet de manière souvent parodique, qui se répand très vite, créant ainsi le buzz. » Quant au Robert, il donne la définition suivante : « Image, vidéo ou texte humoristique diffusé largement sur Internet et faisant l’objet de nombreuses variations. » Et depuis quand ce mot a-t-il fait son entrée dans les dictionnaires ? 2013, chez Le Robert comme chez Larousse (pour l’édition 2014). On pourra noter non sans sourire que la même année, les mots « speed dating » et « hashtag » faisaient également leur entrée dans le Larousse. Qu’on le veuille ou non, le français s’anglicise, même si d’autres possibilités existent (par exemple, le ministère de la Culture recommande « mot-dièse » à la place de « hashtag »). D’où vient le mot « mème » ? Précisons d’abord que le mème désigne initialement un élément culturel reconnaissable, repris et transmis. Par extension, on en a fait cet élément que l’on partage sur Internet, les réseaux sociaux, les messageries, etc. Un article de France Culture précise que le terme meme – sans accent en anglais et que l’on a adapté en « mème » – a été proposé par le biologiste britannique Richard Dawkins. Dans son ouvrage Le Gène égoïste, publié en 1976, il développait « l’idée d’un objet culturel, un peu comme un gène qui serait mû d’une volonté de se reproduire ». En anglais, on prononce « mim ». En français, le « è » marque son territoire, ce qui fait qu’on prononce « mème » comme on prononce « même »… même si « mème » et « même » ne doivent absolument pas être confondus ! Notons que dans l’usage, ce nom masculin semble se comporter « normalement ». Ainsi, on doit y accoler un « s » au pluriel (France Culture et d’autres sites journalistiques font en tout cas ce choix). Le mot aurait été forgé à partir du grec ancien mimesis (« imitation »), si l’on en croit le Larousse. Le Robert met également en avant une « analogie étymologique avec d’autres termes empruntés à la linguistique, comme morphème (la plus petite unité de sens), phonème (la plus petite unité de son) ou lexème (la plus petite unité de lexique, donc le mot) en français ». Un équivalent français au mème ? D’autres possibilités existent pour certains mots. C’est le cas pour « hashtag ». De même, l’Académie française rappelle qu’en lieu et place de « smiley », les Québécois – très à cheval sur la chasse aux anglicismes – suggèrent d’employer les mots « binette » ou « frimousse ». La question, cependant, ne se pose pas en ces termes pour le mot « mème ». En effet, s’il a été « créé » par un anglophone, il a été imaginé à partir de racines grecques (pour rappel, mimesis, qui signifie « imitation »). Nous ne sommes donc pas face à un mot d’origine anglaise qu’il s’agirait de traduire ou pour lequel il faudrait trouver une interprétation. Le choix du grec ancien confère au terme une portée très large, relativement universelle. On pourra répliquer qu’il semble également y avoir une référence au mot anglais « gene »… mais ce mot est très proche en français et nous vient aussi du grec ! Génos signifie en effet « naissance » ou « origine ». Ajoutons enfin que ce terme inventé outre-Manche ne remplace aucun mot français préexistant. Nous ne sommes pas là face au business, que l’on peut remplacer par « affaire », ou au coach, qui peut fort bien être oublié au profit de l’entraîneur. De fait, il ne semble exister à ce jour aucun équivalent francophone. Des synonymes tels qu’« image virale » ou « tendance en ligne » ne recouvrent pas tout à fait la même réalité. Au-delà de la notion d’usage, il faut donc accepter que le « mème » désigne un concept qu’aucun autre mot ne saisit totalement. Détail cocasse : s’il n’y a aucun lien étymologique entre le « mème » et le mot « même » en français, on constate néanmoins que le mème se définit comme un concept massivement repris et imité du fait d’une référence culturelle commune. Autrement dit, nous sommes nombreux à réagir à la… même chose. Au regard de ces éléments, et malgré le fait que l’Académie française n’ait pas intégré le « mème » à son dictionnaire, il ne paraît donc pas incongru de l’utiliser. Les deux grands dictionnaires de référence l’ont intégré. Le mot ne vient qu’indirectement de l’anglais. Aucun équivalent n’a été proposé à ce jour, comme cela a pu être le cas avec d’autres mots (par exemple, « divulgâcher » pour spoiler). Il décrit une réalité spécifique que ne recouvre aucun mot ou aucune expression française… Le mème, unité culturelle de sens … car, précisément, le mème est – selon Le Robert – une « unité culturelle de sens » : facile à transmettre, il porte par ailleurs un message aisé à comprendre. Très souvent, il associe un référent culturel (une image, une vidéo, un GIF…) à une idée exprimée sous forme textuelle. En d’autres termes, le mème est un outil permettant un partage. Rien que pour cela, ne faut-il pas valider de manière définitive le droit de l’utiliser ? Prenons par exemple cette photographie montrant un homme au bras d’une jeune femme. Il n’hésite pas à se retourner pour en regarder une autre, provoquant l’ire très visible de sa compagne. Quelques ajouts textuels, et cette image symbolisant l’infidélité se charge d’un message. Comme le rappelle France Info, cette image a été déclinée en de multiples mèmes portant sur des sujets variés. Cela montre bien que le mème peut porter et diffuser tout type de messages, y compris politiques. De manière générale, selon France Culture, il est surtout un élément de la contre-culture numérique : « Les mèmes, ce sont ces images détournées que vous voyez sur les réseaux sociaux. Ils moquent l’absurdité de notre époque et tournent tout en dérision. […] La culture du mème se développe avec les images de “stock”, ces photos aseptisées et neutres que les internautes vont détourner à l’infini. » Quand on vous disait que les termes « image virale » et « tendance en ligne » ne recouvraient pas toute la réalité du mème… Esprit du mème, es-tu là ? L’article de France Culture indique par ailleurs que la première source ayant donné lieu à des mèmes – un bébé qui danse – daterait de 1996. On peut facilement y associer des messages. On trouve évidemment des prémices aux mèmes, antérieures à l’avènement d’Internet. Konbini a ainsi déniché un dessin datant de 1921 montrant deux images d’un même jeune homme. Sur la première, il apparaît très photogénique, et il est précisé : « Voici à quoi vous pensez ressembler quand on vous photographie avec un flash. » Sur la seconde, il a l’air ridicule, ses traits sont déformés, et on peut lire :« Voilà à quoi vous ressemblez vraiment. » Incontestablement, l’esprit du mème est là. De nombreuses personnalités ont par ailleurs été caricaturées et « mèmisées » avant que la pratique devienne populaire sur Internet : Jean-Claude Van Damme (du fait de ses déclarations involontairement comiques en interview), Marion Cotillard (critiquée pour une scène jugée ridicule dans le film The Dark Knight Rises), le comique El Risitas, sans oublier l’acteur Chuck Norris, pour l’ensemble des blagues extravagantes à son sujet. D’autres œuvres, très connues du public, sont très utilisées et détournées : Pirates des Caraïbes, Harry Potter… Internet et Photoshop : les ingrédients du succès des mèmes Néanmoins, c’est avec Internet que le mème s’est démocratisé. Maxime Coulombe, sociologue, précise à France Culture : « C’est véritablement à partir du développement de la culture numérique, et la vitesse de Photoshop, dans sa version piratée, que le mème a pu se répandre sur Internet. » Parmi les sources ayant donné lieu à de très nombreux mèmes au cours des dernières années, on trouve notamment : une image de chat visiblement contrarié (grumpy cat) qui peut facilement illustrer la mauvaise humeur ; une image de chien qui s’exclame « This is fine » (« Tout va bien ») dans une maison qui brûle ; une image de petite fille souriant mystérieusement à proximité d’un bâtiment qui brûle ; une suite d’images issues du film Star Wars – Épisode II montrant Anakin Skywalker (Hayden Christensen) et la reine Padmé Amidala (Natalie Portman) s’étonnant d’une situation. Comme précisé précédemment, les mèmes s’inscrivent dans un contexte et une culture. Celles et ceux qui les créent misent sur le fait que le public aura la référence et comprendra immédiatement. Dans ce cadre, et sans surprise, de nombreux mèmes en France viennent de la série Kaamelott créée par Alexandre Astier, du film Astérix et Obélix : Mission Cléopâtre, ou encore du dessin animé Les Simpson, créé aux États-Unis, mais extrêmement populaire dans notre pays. On peut citer notamment le GIF où Homer Simpson disparaît dans une haie, qui a été décliné en de très nombreux mèmes. D’une certaine manière, en utilisant le mème, nous dialoguons donc avec notre culture et avec notre langue, nous créons une communauté de compréhension avec des personnes que nous ne connaissons pas. Les mèmes, utilisés en toutes circonstances Le Robert conclut en ces termes : « Grâce à la créativité des énonciateurs, les mèmes peuvent concerner différents domaines : on peut y retrouver pêle-mêle des scènes de la vie quotidienne, des détournements d’œuvres d’art, un suivi satirique de l’actualité et même de nouvelles modalités d’engagement dans la vie politique. » Les mèmes seraient en quelque sorte une forme de parodie continue. Leur objectif : dénoncer, se moquer, faire rire, bien souvent grâce à l’ironie. Maxime Coulombe abonde dans ce sens : « Le mème interroge notre rapport à la culture. Sa force tient aussi à sa capacité de création sans limite, notamment en recyclant des éléments de la culture pop. » Rappelons-le, le mème peut porter un message politique. Certains influenceurs, comme Memes/Vulgarisation politiques, en ont fait leur spécialité. Le mème peut également servir à critiquer les médias, ou à illustrer un fait de société. Ainsi, lors du braquage du Louvre, les défaillances de sécurité du musée furent soulignées de manière humoristique. Pour le CLEMI (Centre pour l’éducation aux médias et à l’information), le mème est à ce titre une nouvelle forme de langage médiatique et même universel : « chaque internaute qui le comprend montre son adhésion à un groupe culturel en le partageant à nouveau, parfois en le modifiant. » Autant d’éléments qui invitent à valider de manière définitive l’utilisation du mème en français.