Émoticônes : mode d’emploi

Elles sont partout ! Dans les messages numériques que nous recevons et que nous envoyons. Elles ponctuent nos demandes, nos blagues, nos déclarations. Elles nous font sourire, elles nous rassurent, elles nous agacent. Parfois même, elles volent la vedette à nos mots, renforcent ou atténuent leur sens. Bref, il était temps de leur consacrer un article : à qui ? aux émoticônes, bien sûr ! 🙂 

Smiley, émoji, émoticône ?

Avant d’entrer dans le vif du sujet, rien ne vaut un petit détour sémantique. Tous ces mots désignent la même chose, mais n’ont pas la même « nationalité ».

Smiley est un mot anglais construit sur smile. S’il « figure » chez Larousse, Le Robert lui préfère la forme francisée frimousse. De plus, un smiley peut être triste, ce qui rend cette dénomination assez réductrice, voire paradoxale !

Quant à l’émoji, c’est un mot japonais (marque déposée) attesté depuis les années 2000 au pays du Soleil Levant. Issu de e, « dessin », et de moji, « lettre », il a fait son entrée dans l’édition 2017 du Petit Robert (parue en mai 2016).

Cocorico ! Enfin vient l’émoticone français, bien que calque de l’anglais emoticon, lui-même construit sur emotion et icon. Par chance, le mot-valise fonctionne aussi en français : émotion + icône = émoticone… ou émoticône, si l’on veut respecter l’accent circonflexe sur le « o » de icône. Les deux orthographes sont donc possibles, d’après Le Robert, mais avec une subtilité de genre. On dit un émoticone, mais une émoticône (sur le modèle de « une icône »). Larousse ne reconnaît que le féminin, que nous avons adopté dans cet article.

Typologie d’émoticônes

Au moment d’écrire un message numérique, nous disposons d’un grand choix d’émoticônes. Il y a d’abord les émoticônes basiques, constituées de signes typographiques. Par exemple, ;-), clin d’œil souriant que l’on peut former sans « nez » pour aller plus vite ;).

Aux côtés de ces émoticônes 1.0, si l’on peut dire, se trouvent de petits visages ronds, généralement jaunes, que les Québécois nomment « binettes ». Impossible de passer à côté de ce « phénomène », tant il existe de déclinaisons et de produits dérivés, telles des peluches. D’ailleurs, la plupart du temps, les émoticônes typographiques se transforment automatiquement en visages ou sont au moins suggérées sur le clavier du smartphone. En effet, si je tape « je suis triste » en rédigeant mon message, il y a de fortes chances qu’apparaisse une émoticône triste.

Moins utilisées, car plus difficiles à former et culturellement très marquées, les émoticônes à la japonaise : (^_-) pour le clin d’œil. Parce qu’elles transcrivent l’expression d’un visage, toutes ces émoticônes ont pour but de renseigner sur l’humeur du rédacteur. Mais il existe des quantités d’émoticônes représentant des personnes, des objets, des animaux, des symboles, des drapeaux… Et la liste s’agrandit chaque année !

Quelle utilité ?

À l’origine, les émoticônes viennent en renfort d’un message afin de pallier un manque d’informations : l’intonation de la voix, l’expression du regard, du visage tout entier, les gestes… Ils sont bien utiles pour parvenir, par exemple, à saisir l’humour ou l’ironie d’un message, à donner plus de légèreté ou au contraire de poids à nos propos, jouant alors un rôle de modulateur.

L’on voit à quel point leur utilisation est large, et, en fin de compte, propre à chaque interlocuteur et même à chaque destinataire. En effet, nous n’utilisons pas d’émoticônes avec tout le monde ; mieux, nous n’utilisons pas les mêmes émoticônes avec tout le monde !

Mais les émoticônes sont si éloquentes qu’elles peuvent aussi se suffire à elles-mêmes ! Plutôt que de dire qu’on a froid, on peut très bien se contenter de l’émoticône bleue qui claque des dents, sans nulle autre explication, conformément à l’adage selon lequel « une image vaut mille mots » !

Mais ces petits visages, « facilitateurs » en apparence, peuvent aussi être source d’incompréhensions et de malentendus. Souvent, on se surprend à discuter davantage du choix de l’émoticône que du message en lui-même. « Il n’a pas mis de “bisou-cœur” à la fin de son “bonne nuit”, il ne m’aime donc plus ! », peuvent s’exclamer les esprits romantiques torturés du XXIe siècle ! Car les émoticônes peuvent devenir un passage « obligé » et donner lieu à toutes sortes d’interprétations, souvent erronées d’ailleurs. Qui sait si des ruptures n’ont pas eu pour motif une émoticône absente ou inopportune ?

Vie privée et vie professionnelle

Si, dans la vie privée, les émoticônes peuvent nous donner du fil à retordre, qu’en est-il dans la sphère professionnelle ? En la matière, il n’existe pas de réglementation, il va falloir vous fier à une vertu qui, certes, fait cruellement défaut dans notre société actuelle : le bon sens !

Vous hésitez à agrémenter le courriel adressé à votre supérieur(e) de quelques émoticônes. Dans la « vraie vie », vous viendrait-il à l’idée de lui faire un clin d’œil ou de lui tirer la langue ? Si vous y tenez, vous pourrez insérer une émoticône souriante « 🙂 » pour ponctuer une très bonne nouvelle.

Rien ne vous empêche d’utiliser des émoticônes avec vos collègues. Mais là aussi, prudence, surtout si vous venez d’intégrer une entreprise. Faites en sorte de ne pas être le premier à lancer les réjouissances… Car en matière d’émoticônes, comme dans bon nombre de domaines de la vie sociale, la règle d’or est l’adaptation ! Si votre interlocuteur, quel qu’il soit, utilise des émoticônes, sentez-vous libre d’adopter son « langage » pour faire passer vos propres messages. Une recette de communicant qui a fait ses preuves.

Détournement d’humeur

Les émoticônes peuvent aussi être utilisées de manière détournée, c’est-à-dire que, non contentes d’adoucir ou de renforcer un message, elles en prennent le contrepied. L’exemple le plus flagrant (et le plus agaçant, sans doute !) est le fameux « bisou » accompagnant une demande de service ou une remarque peu agréable. L’émoticône serait en quelque sorte un « lubrifiant textuel » qui permettait de mieux faire passer ladite demande ou remarque. Or, IRL (in real life, « dans la vraie vie », comme disent les geeks), il n’existe pas vraiment d’équivalent. Feriez-nous un « bisou » à quelqu’un en lui adressant oralement ce genre de message ? Non, car cela anéantirait sa portée, son impact, passerait au pire pour de la manipulation, au mieux pour de l’inconstance. De manière générale, dès que vous hésitez quant à la manière de vous exprimer virtuellement, pensez à ce que vous feriez dans la vie réelle. C’est la même chose d’ailleurs quand vous relevez les fautes d’orthographe sur les réseaux sociaux !

Un reflet de la société

Dernier point pour comprendre l’enjeu que représentent les émoticônes : celles-ci sont un reflet de notre société à un instant donné. En effet, chaque année, de nouvelles émoticônes font leur apparition pour répondre à un manque, un besoin, exactement comme de nouveaux mots font leur entrée dans les dictionnaires ! Ainsi, 117 nouvelles émoticônes ont été imaginées cette année. Et la période que nous traversons en est une bonne illustration. Peu après le début du confinement, en mars 2020, une nouvelle émoticône a fait son apparition sur Facebook : un visage serrant un cœur contre lui, pour témoigner de la solidarité, de l’empathie, de la bienveillance, des sentiments qui n’étaient pas rendus de manière satisfaisante par les émoticônes existantes. Enfin, il est question de transformer l’émoticône masquée, initialement conçue pour les personnes malades, en émoticône masquée souriante, puisque, désormais, le masque est entré dans la vie quotidienne de chacun d’entre nous.

Sandrine Campese

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