Les petites phrases des débats présidentiels : « Mais vous avez tout à fait raison, monsieur le Premier ministre ! » (1988)

Si le face-à-face télévisé qui se déroule le 28 avril 1988 est désormais traditionnel, son schéma, lui, est inédit ! Le président sortant, François Mitterrand (Parti socialiste, PS), est opposé à son Premier ministre, Jacques Chirac (Rassemblement pour la République, RPR). Pendant deux ans, de mars 1986 à mai 1988, les deux hommes ont partagé le pouvoir exécutif, dans une atmosphère plutôt « crispée ». Cette cohabitation, première de la Ve République, a donc marqué les esprits. Plus précisément, le ressort dramatique du débat se nourrit de l’incertitude du statut de Jacques Chirac. Restera-t-il le Premier ministre ou parviendra-t-il à se hisser au niveau de sa prétention présidentielle ? La repartie de son adversaire ne lui laisse guère de chance de s’en sortir…

Vidéo Le Point

Le contexte de l’élection présidentielle de 1988

Le rêve socialiste a fait long feu. L’euphorie de 1981 est passée, les réalités économiques rattrapent rapidement la nouvelle majorité de gauche. Si celle-ci met en place une grande partie de son programme – nationalisations, augmentation du SMIC et des minimas sociaux, abolition de la peine de mort… –, elle s’abîme dans les affaires, en particulier celle du Rainbow Warrior en 1985, et fait face à une augmentation du chômage couplée à une fuite des capitaux et une détérioration des finances publiques. Le franc doit être dévalué trois fois entre 1981 et 1983. Ces circonstances poussent François Mitterrand au tournant de la rigueur dès 1983. Le remplacement de Pierre Mauroy par Laurent Fabius à Matignon incarne ce changement.

Mitterrand en 1984

Si cela permet à la France de ne pas sortir du Système monétaire européen (SME), le désarroi est grand parmi les militants socialistes. Ceux-ci se détournent du PS ou boudent les urnes lors des élections intermédiaires, laissant le RPR obtenir plusieurs victoires. Surtout, la situation laisse présager un changement de majorité en 1986 lors des élections législatives… et en effet, malgré l’instauration in extremis d’un scrutin proportionnel qui évite au PS une bérézina, c’est bien la droite qui conquiert le Parlement, inaugurant la première cohabitation de la Ve République. Jacques Chirac est nommé Premier ministre.

Mais le RPR, à son tour, connaît l’usure du pouvoir. Les privatisations et les mesures de flexibilisation du marché de l’emploi permettent une amélioration de la situation économique et un regain de croissance, mais la dette française reste élevée. Dès l’hiver 1986, la nouvelle majorité RPR-UDF est marquée par la forte opposition au projet de loi de réforme des universités (loi Devaquet) et par la mort du jeune étudiant Malik Oussekine, tué par des policiers. Mitterrand, en vieux renard de la politique, s’emploie à épuiser l’exécutif. Il utilise habilement les quelques pouvoirs que lui laisse la Constitution. Dès 1986, il s’oppose à la nomination de plusieurs ministres. Il refuse par ailleurs de signer certaines ordonnances. En 1988, si l’on en croit les sondages, il a reconquis le cœur des Français, au terme de deux années houleuses.

Il entre tardivement en campagne, et minimise ses interventions, misant sur un ralliement derrière sa personne. Un pari gagnant, puisqu’il arrive en tête lors du premier tour de l’élection présidentielle le 24 avril 1988. Face à lui, la droite se divise : Jacques Chirac est concurrencé par la candidature de Raymond Barre (qui obtient 16,55 % des suffrages) et il ne devance l’ancien Premier ministre que de quelques points (19,94 %). Insuffisant pour refaire son retard sur Mitterrand au second tour, d’autant que la situation en Nouvelle-Calédonie et au Liban « plombe » un peu plus le bilan de la droite. Tous les sondages donnent Mitterrand vainqueur. Lors du débat de l’entre-deux-tours, arbitré par les journalistes Michèle Cotta et Élie Vannier, Jacques Chirac joue donc le tout pour le tout. Mais son adversaire est redoutable et il a pour lui une longue expérience en matière d’affrontement télévisé.

Première offensive : « dans les yeux… »

À deux reprises, le débat atteint un degré de tension extrême.

D’abord au sujet de l’affaire « Gordji ». Pour rappel, Wahid Gordji était un diplomate iranien à Paris, un temps accusé d’avoir organisé les attentats de septembre 1986 dans la capitale et, finalement, laissé libre par la justice de retourner dans son pays.

Jacques Chirac, Crédit photo : Communautés européennes

Les deux candidats s’affrontent sur l’interprétation d’une réunion qu’ils ont eue à ce sujet, chacun faisant porter la responsabilité d’une décision à l’autre.

Jacques Chirac essaie de pousser Mitterrand dans ses retranchements en lui répétant plusieurs fois la même question.

Extrait :

– Mais est-ce que vous pouvez dire, Monsieur Mitterrand, en me regardant dans les yeux, que je vous ai dit que nous avions les preuves que Gordji était coupable (…) ? Pouvez-vous vraiment contester ma version des choses en me regardant dans les yeux ?

– « Dans les yeux, je la conteste », répond sèchement Mitterrand.

L’écart n’a jamais été aussi grand entre la parole et l’image. Au moment où il demande à son adversaire de soutenir ce qu’il vient de dire « les yeux dans les yeux », Jacques Chirac reste seul à l’écran. Quelques (longues) secondes passent et François Mitterrand, à son tour seul à l’image, livre sa réponse. En raison de l’interdiction des fameux plans de coupe (depuis le débat de 1981), l’absurdité est totale pour un échange face à face !

D’autant que certains ont affirmé par la suite que Mitterrand avait menti, mais du fait de son apparence calme et sereine, de son aplomb et de son assurance, les téléspectateurs ont pu le trouver sincère.

Ce mensonge ou, du moins, cette falsification de la vérité correspondait sans doute plus, à ce moment-là, à l’attente des Français qui avaient été plus perturbés que l’on ne voulait bien le penser par les deux années de cohabitation.

Le coup de grâce : « Monsieur le Premier ministre »

Une seconde séquence du débat est passée à la postérité. Jacques Chirac, qui ne souhaite pas que le statut et l’expérience de président sortant favorisent un peu trop François Mitterrand ou bien, à l’inverse, que sa propre position de Premier ministre lui nuise, décide de desserrer ces carcans qui ne font qu’emprisonner chacun des candidats dans des a priori et des images prédéfinies.

Extrait :

François Mitterrand : « Je ne fais aucune observation particulière sur votre façon de vous exprimer, vous en avez le droit… Moi, je continue à vous appeler “monsieur le Premier ministre”, puisque c’est comme cela que je vous ai appelé pendant deux ans, et que vous l’êtes. Eh bien, en tant que Premier ministre, j’ai constaté que vous aviez de très réelles qualités, vous n’avez pas celles de l’impartialité, ni du sens de la justice dans la conduite de l’État. »

Jacques Chirac : « Permettez-moi juste de vous dire que, ce soir, je ne suis pas le Premier ministre et vous n’êtes pas le président de la République. Nous sommes deux candidats à égalité et qui se soumettent au jugement des Français, le seul qui compte. Vous me permettrez donc de vous appeler Monsieur Mitterrand. »

François Mitterrand : « Mais vous avez tout à fait raison, monsieur le Premier ministre ! »

Vidéo INA

L’effet de la petite phrase

À la suite de cet échange et durant tout le reste du débat, François Mitterrand s’obstine à désigner son adversaire par « Monsieur le Premier ministre. » Jacques Chirac, lui, n’en démord pas, introduisant toutes ses réponses et ponctuant toutes ses remarques par un « Monsieur Mitterrand » dont chaque syllabe est sous-pesée.

Mais au jeu de la surenchère, François Mitterrand est plus endurant que Jacques Chirac, qui finit par tomber dans son propre piège, en laissant échapper un malencontreux « Monsieur le Président » qui le fixe dans sa fonction de second : « Mais moi je n’ai pas changé, j’applique une politique depuis deux ans, Monsieur le Président. »

Puis il tente de rattraper sa maladresse, mais il hésite et semble embarrassé, ce qui, finalement, ne fait qu’aggraver son cas alors que l’erreur aurait très bien pu passer inaperçue. « … Ce qui est tout à fait différent… depuis deux ans… et là c’est en Premier ministre que je l’ai fait. Maintenant, en tant que candidat, je dis à Monsieur Mitterrand : qu’allez-vous faire ? Ma politique ou au contraire la vôtre ? »

Conclusion

À l’issue du débat, une majorité nette des sondés donne l’avantage au « président de la République » face à son « Premier ministre ». François Mitterrand, en se montrant incisif sans jamais être agressif, combatif sans tomber dans la caricature, s’est largement imposé dans ce débat grâce à sa personnalité.Le 8 mai 1988, François Mitterrand est réélu président de la République avec 54,02 % des voix contre 45,98 % pour Jacques Chirac. C’est le premier président réélu au suffrage universel, le seul à avoir effectué deux septennats (mandats de sept ans). Il détient donc le record de longévité à la tête de la Ve République. 

Le 9 mai, le journal Libération consacre sa une à la victoire de François Mitterrand en publiant un portrait du président de profil, avec pour légende « Bravo l’artiste ! ».

Sandrine Campese

Sources

  • Olivier Duhamel et Jean-Noël Jeanneney, Présidentielles, les surprises de l’histoire, 1965-1995, Seuil, mars 2002.
  • Antoine de Baecque, La cérémonie du pouvoir : Les duels sur la scène politique française, Grasset, avril 2002.

Ce qu’il s’est également passé en France et en Europe en 1988 :

  • Le 18 avril meurt Pierre Desproges, humoriste.
  • Au soir du 24 avril, l’extrême droite réalise une percée au premier tour de l’élection présidentielle, Jean-Marie Le Pen obtenant près de 15 % des suffrages.
  • Du 22 avril au 5 mai a lieu une prise d’otages à Ouvéa en Nouvelle-Calédonie. Le 6  novembre se tient le référendum sur le statut de ce territoire.
  • Le 10 mai, François Mitterrand nomme Michel Rocard Premier ministre.
  • Le 25 juin, l’équipe des Pays-Bas, menée par Marco van Basten, remporte le championnat d’Europe de football, quatre ans après la France avec Michel Platini.
  • En juin et juillet, lors de la 19e conférence du Parti communiste de l’Union soviétique, Mikhaïl Gorbatchev propose des mesures constitutionnelles permettant davantage de liberté et de transparence en URSS. Cela amorce la dislocation du bloc de l’Est.
  • Le 25 août meurt Françoise Dolto, pédiatre et psychanalyste spécialiste de l’enfance.
  • Le 3 octobre a lieu à Besançon un attentat au cinéma Le Building contre la projection du film La Dernière Tentation du Christ de Martin Scorsese. Un autre attentat a lieu contre le même film à Paris (cinéma Saint-Michel) dans la nuit du 22 au 23 octobre.
  • Le 20 octobre est votée la loi Coluche qui permet à certaines associations caritatives et humanitaires de disposer d’une déduction fiscale.
  • Le 1er décembre, la majorité socialiste met en place le revenu minimum d’insertion (RMI).

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