Sommaire 1- À LA SAINT-GLINGLIN Cette locution familière est employée depuis la fin du XIXe siècle. Néanmoins, elle n’a fait son entrée dans le Dictionnaire de l’Académie française que dans sa dernière édition. Elle est composée des éléments « saint » et « glinglin », où « glinglin » est, aux dires de l’Académie, d’origine obscure. Et si, en Suisse, le glinglin est l’auriculaire, cela ne nous est ici d’aucune aide… Mais qu’importe ! Ce qui compte, dans cette expression, c’est qu’il n’existe pas de « saint-glinglin » dans le calendrier liturgique chrétien. Ainsi, renvoyer l’accomplissement d’une action ou d’un événement à un jour fictif, c’est le repousser à une date indéterminée et lointaine, indéfiniment reportée, à un moment qui n’adviendra probablement jamais. Exemples : « Il me remboursera à la saint-glinglin. » (Il ne faut pas y compter !), « Elle a reporté notre rencontre à la saint-glinglin. » (Il ne faut pas être pressé !). Le CNRTL ajoute un sens supplémentaire, « jusqu’à la saint-glinglin », soit « indéfiniment », et cite comme exemple « se faire casser la gueule jusqu’à la saint-glinglin ». Vous l’aurez compris, quiconque emploie l’expression amusante « à la saint-glinglin » manie l’ironie et la plaisanterie. Majuscule ? Trait d’union ? On écrit « saint Jean » (par exemple) pour parler du personnage, mais « rue Saint-Jean », car il s’agit d’une dénomination (rue, édifice, fête…). La logique voudrait que l’on écrive « Saint-Glinglin » avec des majuscules, mais comme « Glinglin » n’est pas un saint qui existe réellement, l’usage veut que l’on écrive « saint-glinglin » en minuscules À lire également sur notre blog : « saint » ou « Saint- » ? « Saint-Valentin » ou « saint Valentin » ? 2- AUX CALENDES GRECQUES Les calendes grecques, c’est la saint-glinglin sans la familiarité ! En effet, l’expression « aux calendes grecques », d’un emploi plus littéraire, fait référence à l’Antiquité. Mais d’abord, que sont les calendes ? Nom féminin toujours pluriel, « calendes » fait penser à « calendrier », et pour cause, les deux noms ont la même origine latine, calendae, « premier jour du mois ». Dans le calendrier romain, les calendes étaient le premier jour de chaque mois. Ainsi la déesse Junon était-elle célébrée aux calendes de mars, c’est-à-dire le premier jour de mars. Les calendes sont donc bien romaines, et non grecques : le calendrier grec n’avait pas de calendes ! Voilà pourquoi l’expression « renvoyer (ou remettre) aux calendes grecques » signifie « reporter à un temps qui ne viendra jamais, à une date inexistante ». Calendes grecques et saint-glinglin Dans Knock de Jules Romains (1923), les deux expressions sont employées : « Mme Parpalaid : Ici, les clients vous payent à la Saint-Michel. Knock : Mais… quel est le sens de cette expression ? Est-ce un équivalent des calendes grecques, ou de la Saint-Glinglin ? » À lire également sur notre blog : Dossier spécial : d’où viennent les noms des mois de l’année ? 3- À PÂQUES OU À LA TRINITÉ À l’origine de cette expression… une chanson française traditionnelle que vous connaissez certainement : Malbrough s’en va-t-en guerre ! Il s’agit initialement de la Chanson de Marlborough, composée après la victoire de Lord Churchill, duc de Marlborough, sur le maréchal français Villars à la bataille de Malplaquet en 1709. Voici les deux premiers couplets (« Malbrough » se prononce ici « Malbrouk ») : Malbrough s’en va-t-en guerre Mironton, mironton, mirontaine Malbrough s’en va-t-en guerre Ne sait quand reviendra. Ne sait quand reviendra (×2) Il reviendra (z’) à Pâques Mironton, mironton, mirontaine Il reviendra (z’) à Pâques Ou à la Trinité. Ou à la Trinité (×2) « À Pâques ou à la Trinité » : la voilà, notre expression ! Pâques, dans la religion chrétienne, est la fête de la résurrection du Christ. La Trinité, quant à elle, est célébrée le premier dimanche après la Pentecôte, les deux fêtes sont donc séparées de neuf semaines. Mais pourquoi ces deux fêtes, séparées de neuf semaines, sont-elles utilisées pour dire « dans un avenir lointain, indéterminé, autant dire jamais » ? Il semblerait qu’au XIIIe siècle, les dates marquées par Pâques et la Trinité servaient « d’échéances » aux dettes du roi. En pratique, celles-ci n’étaient pas payées à Pâques et restaient non acquittées à la Trinité. Peu à peu, ces dettes furent considérées comme perdues, et lesdites échéances… illusoires ! Dans la littérature Anatole France évoque cette expression (et la chanson dont elle est issue) dans son roman Le Crime de Sylvestre Bonnard (1881) :« Il ajouta entre ses dents, comme dans la chanson, qu’il reviendrait à Pâques ou à la Trinité, et, comme dans la chanson, la Trinité se passa sans qu’on le revît. » Je découvre les formations du Projet Voltaire 4- QUAND LES POULES AURONT DES DENTS Nul besoin d’un long développement ici, l’expression se suffit à elle-même. Elle est attestée au XVIIIe siècle, où elle n’était alors qu’une variante picarde de « quand les poules pisseront ». Depuis, elle fait florès dans la langue française pour indiquer malicieusement que quelque chose n’arrivera jamais ; la poule, comme tous les animaux de sa classe, n’a pas de dents et n’en aura jamais. Mais attention, depuis les progrès des sciences naturelles, et notamment de la paléontologie, cette expression est à relativiser ! On sait désormais que les poules descendent des dinosaures et ont un ancêtre commun avec le redoutable T-Rex, particulièrement « endenté », comme on disait anciennement. Mieux : une étude génétique montre que les oiseaux ont perdu leurs dents il y a environ 116 millions d’années. En l’espèce, faudrait-il « ne jamais dire jamais » ? Dans la littérature « Il y aura quelques précautions à observer dans les premiers temps [dit un renard à un jeune coq pour l’attirer dans la forêt], mais vous n’aurez plus rien à craindre quand les poules auront des dents. » (Marcel Aymé, Le Petit Coq noir, 1934) Enfin, les Anglais ont une autre expression animalière, tout aussi amusante, pour dire la même chose : « when pigs fly », littéralement « quand les cochons voleront » ! 5- LA SEMAINE DES QUATRE JEUDIS Cette expression serait la variante d’une tournure plus ancienne, datant du XVIe siècle, « la semaine des trois jeudis ». Ainsi François Rabelais, grand créateur de mots et d’expressions, l’emploie-t-il dans Pantagruel (1532) : « la sepmaine des troys Jeudys». Néanmoins, il ne s’agissait pas encore d’une manière ironique de dire « jamais ». Mais alors, d’où vient-elle ? Pourquoi le jeudi ? Et pourquoi, au XIXe siècle, est-on passé de trois à quatre jeudis ? Comme l’explique très bien l’Académie française, il faut remonter aux lois Ferry de 1882 qui instituèrent un autre jour de congé dans la semaine, en plus du dimanche, pour les écoliers : le jeudi. Ainsi, une semaine comprenant quatre jeudis a représenté, pour des générations d’élèves, un « paradis aussi désirable qu’inaccessible ». Voilà pourquoi « la semaine des quatre jeudis » exprime aujourd’hui encore une impossibilité, quelque chose qui n’arrivera jamais. Notons que c’est en 1972 que le jour de repos est passé de jeudi à mercredi. Faudrait-il, dès lors, réactualiser l’expression ? Quatre ? Jeudis ? Pourquoi « quatre jeudis », sans « s » à « quatre » et avec un « s » à « jeudis » ? Parce que les adjectifs numéraux cardinaux sont invariables, même quand ils sont utilisés comme des noms (quatre, les quatre), tandis que les noms des jours de la semaine s’accordent au pluriel (un jeudi, des jeudis). 6- UN DE CES QUATRE (MATINS) Cette expression est si souvent employée dans sa version raccourcie (ou elliptique) « un de ces quatre » qu’on oublie de quel « quatre » il s’agit. Eh bien, ce sont des matins ! Littéralement, « un de ces quatre matins » veut dire « un des matins à venir », donc une date indéterminée, dont on n’a aucune certitude. Pourquoi « quatre » ? « Quatre jeudis », comme vu précédemment, on en comprend le sens, mais « quatre matins »… Le site expressio.fr explique que « quatre » compose de nombreuses locutions populaires, sans que ce chiffre y ait une réelle signification : « Il peut s’agir d’une quantité faible (« ça vaut quatre sous », « c’est à quatre pas ») ou plus importante (« lui dire ses quatre vérités », « se mettre en quatre », « couper les cheveux en quatre »). Il peut aussi évoquer d’autres choses (« entre quatre planches », alors qu’il en faut au minimum six pour faire un cercueil, « tiré à quatre épingles », « aux quatre coins du monde »…). On retrouve également l’expression sous la forme « un de ces jours ». À ne pas confondre avec « tous les quatre matins », qui veut dire « très souvent » ! Une ellipse consiste à omettre un ou plusieurs mots dans une phrase qui reste cependant compréhensible. Exemples : « Combien, ce bijou ? » pour « Combien coûte ce bijou ? », ou « chacun pour soi » pour « chacun agit pour soi ». 7- TOUS LES TRENTE-SIX DU MOIS Un mois comprenant au maximum trente et un jours, le trente-six du mois n’est pas près d’arriver ! Mais pourquoi trente-six, et pas trente-deux, qui marcherait tout aussi bien ? Certainement parce que « trente-six » désigne, dans d’autres expressions françaises, un grand nombre indéterminé, par exemple : « Il n’y a pas trente-six solutions » ; « Il n’y a pas trente-six façons de le dire » ; « Voir trente-six chandelles » ; « Être au trente-sixième dessous »… Ainsi, d’après Le Robert, « le nombre trente-six représente l’extrême, l’improbable, l’impossible ». « Tous les trente-six du mois » signifie donc « quasiment jamais ». D’où : « On se voyait tous les trente-six du mois. » (très rarement), « Il se sert de sa voiture tous les trente-six du mois. » (presque jamais). Et le 30 février, alors ? Il est également possible d’employer cette date imaginaire pour renvoyer aux calendes grecques. Mais attention, il y a déjà eu un 30 février une fois dans l’histoire ! Il a eu lieu en 1712 en Suède, en raison d’une anomalie calendaire. 8- C’EST PAS DEMAIN LA VEILLE La tournure familière « c’est pas demain la veille » veut dire qu’un événement ne se produira pas de sitôt, il est reporté à un avenir peu proche, voire incertain. Mais que signifie, mot pour mot, « c’est pas demain la veille » ? Il faut comprendre : « Demain n’est pas la veille du jour où tel événement arrivera. » Stylistiquement, « c’est pas demain la veille » est à rapprocher de la litote : une tournure négative à valeur positive, qui sert à renforcer le propos. Enfin, notons que pour exprimer la même idée, les Anglais disent « don’t hold your breath », littéralement « ne retiens pas ta respiration » (jusqu’à ce qu’un événement se produise), ce qui serait bien trop long (et dangereux) ! On peut aussi traduire l’expression de la façon suivante : « Ne te fais pas d’illusions. » 9- DANS TES RÊVES Nous restons dans la langue familière avec l’expression « dans tes rêves », qui ne nécessite guère plus d’explications. Notons la variante qui renforce la dimension onirique : « Dans tes rêves les plus fous. » Plus élégamment, on pourrait dire « dans tes plus grandes espérances », « dans tes plus désirables attentes ». Vous l’aurez compris, « dans tes rêves » ou « même pas en rêve » expriment un refus catégorique : jamais de la vie ! Mot savant Il existe un mot savant pour désigner toutes ces expressions : les adunata (ou « choses impossibles »). Comme l’explique l’Académie française, « la littérature antique aimait beaucoup mettre en scène des phénomènes censés ne jamais pouvoir se produire. Dans la poésie amoureuse, on voyait, par exemple, l’amant promettre à sa belle que l’on verrait voler les poissons avant qu’il ne cessât de l’aimer. » 10- ONCE IN THE BLUE MOON Achevons notre inventaire avec une jolie expression anglaise : « once in the blue moon », littéralement « une fois dans la lune bleue » (ou « pleine lune »). Voici l’explication (un tantinet technique !) donnée par le Wiktionnaire : « Selon la tradition, la lune bleue est la seconde pleine lune au cours d’un même mois (ou, originairement, la troisième pleine lune d’une saison avec quatre pleines lunes, au lieu des trois pleines lunes qu’on attend dans une saison). En moyenne, il n’y a que 41 mois par siècle pendant lesquels la lune est pleine deux fois. » Comment la traduire ? Rassurez-vous, l’expression bien française « tous les trente-six du mois », laquelle figure dans notre liste, convient parfaitement. Il n’en demeure pas moins que la langue française reste la meilleure « pourvoyeuse » d’expressions de ce type. Car la liste n’est pas terminée ! Plus rares, mais tout aussi savoureuses, on peut citer : « l’année qu’on moissonnera à la Chandeleur », « l’année où les figues mûriront en janvier », « du temps où Jésus-Christ était garde champêtre »… Sandrine Campese