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L’algospeak, un langage spécifique sur les réseaux sociaux, utilisé aussi par les médias

Pour ne pas risquer de voir leurs contenus « censurés » par les réseaux sociaux, les personnes qui publient utilisent parfois un langage spécifique, l’algospeak (ou algolangue), qui consiste à se servir d’expressions à la place d’autres et à remplacer certaines lettres dans les mots. Les médias ont également recours à cette stratégie.

Remplacer « attentat » par « att3nt4t », « viol » par « vi0l », « sexe » par « seggs » ou « s3xe », ou encore « génocide » par « gén0cide »… Quelle est donc cette étrange tendance qui fleurit sur les réseaux sociaux ?

Il s’agit d’un langage créé par les utilisateurs des réseaux sociaux et que l’on nomme « algospeak » – contraction du mot « algorithme » et de l’anglais speak. Il permet d’éviter à un contenu de disparaître dans les profondeurs des fils d’actualité.

Les algorithmes sont en effet prompts à considérer avec méfiance des publications utilisant certains termes, comme ceux évoqués plus haut. Ils peuvent leur accorder une visibilité moindre, ou ce qu’on appelle aussi en anglais un « shadow ban » : une chute de la visibilité sans suppression de la publication. Pour éviter cette situation, celles et ceux qui publient choisissent de passer sous les radars des algorithmes en transformant les mots qui peuvent être considérés comme problématiques.

Ce phénomène se retrouve en particulier dans la presse. France Info évoque les médias Brut., M6 Info, Le Parisien… et rappelle également que Loopsider a modifié les mots « attaqués » et « tués » dans une publication Instagram en parlant de l’attaque terroriste de Sydney du 14 décembre 2025.

Le fonctionnement des algorithmes en question

Prudence excessive ? Probablement pas. Toujours selon France Info, « Meta ou TikTok ne reconnaissent pas officiellement l’existence de listes de mots interdits », mais ces plateformes ne précisent pas ce qui peut provoquer une baisse de visibilité.

Le système, dans son ensemble, reste obscur, y compris parfois pour ses concepteurs, comme le détaille cet article de France Culture qui donne la parole à une spécialiste des algorithmes : « La complexité vient de deux choses : d’une part, du nombre de paramètres à optimiser, mais aussi des critères utilisés sur lesquels l’algorithme va apprendre, d’autre part, le type de jeux de données qui sont liés au consommateur, à ses usages. Il y a tant de données que cela devient opaque. »

Conséquence de quoi : les algorithmes ne font pas forcément bien la différence entre des contenus violents et informatifs. Or, les réseaux sociaux sont devenus l’un des principaux canaux d’accès à l’information, et nombre de médias s’en servent pour diffuser leurs publications… quittes, donc, à user de la ruse décrite plus haut. La technique de l’algospeak permet d’éviter une « mise à l’écart » de sa publication.

L’algospeak s’inspire du leet speak

Les journalistes ne sont probablement pas à l’origine de ce type de pratique. Selon le journal Ouest-France, une tendance similaire serait née sur TikTok au début de la pandémie de COVID-19 : il s’agissait alors d’éviter certains mots et de les remplacer par d’autres. L’article précise à cet égard que certains jeunes, sur les réseaux sociaux, se sont mis à employer l’expression « devenir non vivant » pour évoquer leurs pensées suicidaires sans se faire bannir par l’algorithme.

La pratique constatée plus haut et utilisée par la presse s’inspire, elle, du leet speak, qui consiste à remplacer les lettres par des caractères graphiquement proches, souvent des chiffres. Le « E » devient ainsi un « 3 », le « A », un « 4 », etc. L’objectif est à chaque fois de parler d’un sujet de manière détournée afin de ne pas être détecté par l’algorithme, mais les personnes qui publient s’arrangent pour qu’un œil humain puisse repérer le mot réel sans trop de difficulté. Et puisque les algorithmes ne cessent jamais d’apprendre, les internautes deviennent de plus en plus ingénieux dans leur communication.

On peut préciser que ce type de ruse a déjà été utilisé dans le passé, comme le rappelle le journaliste Olivier Tesquet dans un article de France Culture : « ce langage trafiqué, ces noms de code, ont toujours existé pour contourner la censure. Thomas More en parlait à propos de la répression des catholiques, Lev Loseff des écrivains soviétiques. »

La nouveauté semble être « l’ampleur, et la diversité des sujets abordés », selon Olivier Tesquet, mais aussi le fait que les médias se mettent à leur tour à jouer avec les règles des algorithmes.

Duper ou ne pas duper les algorithmes : telle est la question

Que penser de tout cela ? On peut d’abord critiquer le peu de pertinence des algorithmes qui bannissent des publications informatives et laissent se déverser par ailleurs des torrents de fake news.

De plus, on peut constater que, pour de bonnes ou de mauvaises raisons, le langage et la communication trouvent toujours un chemin. Ainsi, le journal La Croix reprend l’exemple des jeunes ayant des pensées suicidaires et note que le fait de s’extraire des règles des algorithmes permet d’accéder à des contenus potentiellement dangereux. Le journal précise également qu’il est possible de rejoindre des groupes de personnes opposées à la vaccination, sans jamais se servir de termes médicaux. Autant de situations problématiques qui rappellent la nécessité de réguler l’utilisation des réseaux sociaux.

Et quid de l’attitude des médias ? Doivent-ils se plier aux contraintes imposées par les réseaux sociaux ? Ou, au contraire, refuser ce jeu de contournement et assumer chacun de leurs mots ? Difficile de trancher… En ce qui nous concerne, nous nous bornerons à rappeler que l’usage de ces termes détournés est évidemment incorrect d’un point de vue orthographique : si déplaisant qu’il soit, le mot « génocide » ne peut s’écrire d’une autre façon, pas plus que « tuerie » ou « meurtre ». Mais si cette duperie est nécessaire pour que l’information parvienne au plus grand nombre, ne faut-il pas tolérer l’algospeak quand les médias l’utilisent ?

À défaut de trancher de manière définitive, précisons au moins qu’il est possible de franciser ce terme. L’Office québécois de la langue française a proposé « trompe-algorithme » et « algoridiome ». Dans le second cas, il s’agit d’une contraction des mots « algorithme » et « idiome », langue propre à un peuple ou à une communauté. En farfouillant sur Internet, nous sommes par ailleurs tombés sur le terme « algolangue ». Attention : comme les autres, il n’est pas validé par l’Académie française ni par les dictionnaires de référence.

Note : cet article contient plusieurs anglicismes. Cela était nécessaire pour la bonne compréhension générale.

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