Les caprices du trait d’union


Trait d’union, pas trait d’unionunion : qui ne s’est jamais posé la question ? Il faut reconnaître que ce signe typographique a un caractère bien trempé. Destiné à lier au moins deux termes entre eux, le trait d’union permet d’identifier la nature et de comprendre le sens des mots. Mais son emploi n’est pas systématique : certains mots composés l’exigent, d’autres pas. Pour y voir plus clair, dressons la liste des cas où le trait d’union est indispensable, aléatoire et enfin absent ou en voie de disparition.

Indispensable

« Un trait d’union est une goutte de lumière ; ôtez-le, vous la supprimez », écrivait Émile Deschanel – le père de Paul – auteur et professeur au Collège de France. Ainsi, une belle fille est caractérisée par ses qualités physiques et une belle-fille par ses liens familiaux. Ce n’est pareil de faire quelque chose sur le champ (de bataille par exemple) et sur-le-champ, c’est-à-dire immédiatement. De même, un amour propre et un cul blanc n’ont rien à voir avec l’hygiène dès lors qu’on leur ajoute des traits d’union : l’amour-propre, c’est l’égo, le cul-blanc, c’est l’oiseau ! On n’oubliera pas non plus le trait d’union (et les majuscules !) pour distinguer la Comédie-Française, l’institution culturelle, de la comédie française diffusée ce soir à la télévision.

Aléatoire

Les exemples précédents nous montrent que le trait d’union sert à créer des mots composés dont le sens dépasse celui de ses composants. Mais sa présence n’est pas systématique, ce qui cause de nombreuses hésitations. Jugez plutôt : on écrit coffre-fort mais château fort, rez-de-chaussée mais pied de nez. On veillera également à ne pas confondre au-dessus et en dessous. Les choses se corsent encore davantage s’agissant des noms propres : parce qu’il faut au moins cela pour relier cinquante États, les États-Unis prennent un trait d’union, mais pas le Moyen Âge, qui a beau « s’étirer » sur 1000 ans. Enfin, la typographie oppose Jean sans Peur (et sans trait d’union !) à Louis XV le Bien-Aimé.

Absent ou en voie de disparition

Les mots suivants ne prennent pas de trait d’union : ayant droit, ayant cause, compte rendu, directeur adjoint, lieu commun, maître chanteur, opéra bouffe, pomme de terre, parti pris, raz de marée. Pas de trait d’union non plus dans bande dessinée et dessin animé. Quant à court métrage et long métrage, ils peuvent s’écrire avec ou sans trait d’union. Bien sûr, la liste n’est pas exhaustive. En plus d’être absent de certains mots, le trait d’union a tendance à disparaître au profit de la soudure ou de l’agglutination. Plus personne ne songerait à écrire extraordinaire en deux mots – extra-ordinaire – comme c’était le cas par le passé.

Malheureusement, ce procédé a créé de nouvelles incohérences qui ont été rectifiées en 1990 sans grand succès. N’est-il pas étonnant, à l’heure actuelle, d’écrire portefeuille mais porte-monnaie ?

Sandrine Campese

 


À propos de Sandrine

Contributrice et modératrice

21 réponses à Les caprices du trait d’union

  1. de Rekeneire dit :

    Bonjour Sandrine,

    J’aimerais votre aide, s’il vous plait, à la correction de ce texte, ( qui voudrait refléter une tendance actuelle à entrer les défavorisés dans des cadres ou des opinions rigides et y opposer une image de nantis égoïstes).
    J’avais envie de jouer avec les traits d’union (ou de désunion!) et les conjonctions de coordination
    Merci de vos conseils

    Les plus-que-rien
    C’est nous les sans-dents, mais c’est vous les sans-cœur,
    Est-ce nous les sans-papiers ou vous les sans frontières ?
    C’est nous les sans-ressources, et vous, les sans limites,
    C’est nous les sans-bruit, donc vous les sans-gêne.
    C’est nous les sans-âge, or c’est vous les sans rides.
    Non pas nous les sans-Dieu, ni vous les sans diables,
    mais c’est nous les sans-voix, car c’est vous les sans-réponse.

    Et pourtant, cependant, néanmoins, malgré tout …
    Nous sommes uniques et vous, irremplaçables.

  2. Lyse TRISTAN dit :

    Bonjour Sandrine,

    A propos du trait d’union, je m’efforçais jusqu’à peu de faire respecter la règle du trait d’union pour les odonymes ou toponymes comportant un nom de personnes – les noms propres donnés aux communes, aux rues et aux bâtiments.
    Ce choix de ma part est de plus en plus décrié par mes clients et mes collègues, La Poste ne souhaitant plus voir de tiret ou trait d’union sur les enveloppes et les colis pour éviter des erreurs de lecture des machines automatiques.
    Du coup, je doute et suis moins exigeante sur le sujet.
    Qu’en est-il aujourd’hui ? Quelle est la règle aujourd’hui ? Y’en a t-il une ?

    Quelques exemples :
    Commune de Saint-Jacques-de-Thouars
    Rue Saint-Jean
    Ecole Notre-Dame
    Avenue Maréchal-Leclerc ou Avenue Maréchal-De-Lattre-De-Tassigny (tout en majuscule au début de chaque mot, yc les particules ?)
    Rue Victor-Hugo
    Aéroport Charles-De-Gaulle
    Lycée Louis-Le-Grand

    Merci pour votre (vos) réponse(s)
    (Info : je suis responsable de communication et donc amenée à rédiger de nombreux documents comportant des adresses : guides pratiques, documents et sites internet commerciaux, papier à en-tête, cartes de visites, panneaux signalétiques d’entreprises et de communes,… )

  3. Xavier dit :

    Bonjour Sandrine,

    Vous évoquez, et à juste titre, le caractère parfois capricieux de ce trait d’union qui constitue, pour nous tous férus d’orthographe et mordus de dictées, une source fréquente d’erreurs.

    Par expérience, j’ai réussi à trouver une certaine logique dans l’emploi de ce tiret. Comme vous l’expliquez fort bien dans votre billet, il permet, entre autres, de définir une unité de sens d’un mot composé ou de relier des mots qui ne sont pas pris dans leur acception usuelle. Un bec-de-corbeau pour couper du fil de fer est différent d’un bec de corbeau (dans ce second cas, il s’agit bien du bec de l’oiseau noir si populaire et source de tant de contrariétés pour certaines professions).

    Au cours d’une dictée que j’ai rédigée récemment, je suis tombé sur le mot (plus précisément sur l’unité de sens) « nègre en chemise » qui désigne, et les gourmands sont à l’affût, un entremets au chocolat masqué par de la crème chantilly. Mon raisonnement m’a alors conduit à écrire  » nègre-en-chemise » car je me suis dit qu’il ne s’agissait pas d’une personne noire vêtue d’une chemise mais, eu égard au contexte du récit, d’une pâtisserie. Il me semblait alors logique d’apposer deux traits d’union pour cette unité de sens dans laquelle les mots ne sont pas employés dans leur acception propre.

    Ma question est d’ordre général mais selon vous, Sandrine, si l’on se réfère à l’exemple susmentionné ainsi qu’à beaucoup d’autres cas, comment peut-on expliquer une telle incohérence orthographique ?

    Pensez-vous que cet emploi capricieux du trait d’union puisse faire l’objet d’une rectification orthographique officielle à l’avenir ?

    En vous remerciant dès à présent pour votre réponse.

    Xavier.

    • Sandrine dit :

      Bonsoir Xavier, vous avez fait preuve de logique en ajoutant des traits d’union au composé « nègre en chemise », également employé par Bruno Dewaele dans sa dictée http://www.parmotsetparvaux.fr/dict/dict56.html. Mais si la langue française était logique, cela se saurait ;-). On remarquera qu’il n’y en a pas non plus dans « tête de nègre ». Est-ce une convention propre à la pâtisserie et à la confiserie ? Non, puisque les formes « pet-de-nonne » (Larousse et le Robert) et « pet de nonne » (Académie française) coexistent ! Or, cette même Académie écrit « barbe-de-capucin » (la chicorée sauvage) !

      Rappel. Selon Grevisse, le trait d’union est d’usage à la suite d’un changement de signification :
      1° Métonymie : un cul-blanc (oiseau), un pied-bot (la personne affectée d’un pied bot ), un Peau-Rouge… ;
      2° Métaphore portant sur l’ensemble du syntagme ou du composé : eau-de-vie, œil-de-bœuf, pied-de-biche, pot-de-vin. On ne met pas de trait d’union quand la métaphore ne porte que sur un des deux termes du syntagme : une langue de terre, une taille de guêpe ;
      3° Spécialisation de sens. Adverbes : avant-hier, après-demain, sur-le-champ. Conjonction : c’est-à-dire. Noms : fer-blanc, amour-propre, eau-forte, Notre-Seigneur ;
      4° Dérivation sur un syntagme ou un composé : de la fausse monnaie → un faux-monnayeur ; long cours → long-courrier ;
      5° Le sens ancien n’est plus perceptible : belle-fille, grand-père, petits-enfants.
      6° Adaptation de mots étrangers : franc-maçon, social-démocrate, ainsi que tout-puissant.

      La « réforme de 1990 » avait traité le trait d’union uniquement dans les nombres en l’ajoutant partout ! On peut imaginer qu’une future réforme viserait également à généraliser son emploi dans tous les noms composés dont le sens est figuré ou spécialisé.

      Bonne soirée, cher Xavier, et à bientôt.

      • Xavier dit :

        Bonsoir Sandrine,

        Je vous remercie vivement pour vos réponses toujours motivées, concises et complètes.

        Le Grevisse a l’air d’une mine d’or d’informations en ce qui concerne les subtilités de la grammaire française, il serait grand temps que j’investisse dans cet ouvrage de référence que d’aucuns plébiscitent à plus d’un titre.

        Encore merci.

        Xavier.

  4. henry dit :

    bonjour SANDRINE
    nous avons traité un texte dans lequel il nous a été demandé de justifier pourquoi « peut être » ne prend pas de trait d’union. et j’ai pas bien saisi pourquoi. je laisse le petit contexte de la phrase.
    «  »La mondialisation est un concept qui « PEUT ETRE » défini à trois niveaux: commercial, financier et culturel. » »

  5. Michèle dit :

    Donc un trait d’union illumine, identifie un mot et donne du sens .De la qualité aux liens et déjà toute une histoire. t encore une différence de champ peut-être plus de profondeur quand l’immédiateté ne s’y mêle pas.
    Encore si l’on hésite à tirer ce trait sur son passé et même pas peur du temps qui s’étire à n’en plus finir.
    C’est extra-ordinaire cette mise lumière sur ces mots par ce petit trait d’union.

  6. Knocke dit :

    Merci, chère Madame, de ces éclaircissements là ou peut-être de ces éclaircissements-là.

  7. Xavier dit :

    Merci énormément pour avoir accordé du temps à mes questions et de m’avoir apporté des réponses d’une telle qualité !

  8. Xavier dit :

    Bonsoir Sandrine.

    Curieux et toujours avide d’en savoir davantage sur notre langue, j’aurais quelques questions à vous soumettre s’il vous plaît.

    J’ai remarqué que dans votre billet, vous avez écrit « Comédie-Française » et « Etats-Unis » (je suis désolé car je n’ai jamais su comment apposer un accent à une lettre capitale). Les règles typographiques stipulent pourtant, sauf exceptions et notamment en géographie, que l’on (!) ne doit pas mettre de majuscule à un adjectif.

    Est-ce que la présence du trait d’union entre le nom et l’adjectif rend la majuscule obligatoire ?

    Je n’ai pas trouvé d’explications claires à ce propos que ce soit dans mon Bescherelle ou sur Internet.

    Mon autre question concerne un problème d’accord sur quelques mot composés que voici (il me semble que voici plutôt que voilà doit être employé pour préciser ce qui va suivre) : un tour-opérateur, un chèvre-pied et un tohu-bohu.

    Pour les deux premiers, les pluriels correspondants sont : des chèvre-pieds et des tour-opérateurs.

    Dans la mesure où chèvre et tour sont des noms communs, ne devrait-on pas logiquement leur appliquer la marque du pluriel, c’est-à-dire un s ?

    Quant au tohu-bohu, je n’ai pas trouvé la forme adoptée par ce mot lorsqu’il est utilisé au pluriel. J’aurais tendance à penser que celui-ci est invariable compte tenu de sa consonance étrangère mais je me perds dans les méandres obscurs du doute. Je préfère donc vous demander votre avis.

    En espérant ne pas vous avoir trop escagassée avec mes questions d’ordre linguistique, je vous remercie d’avance pour votre réponse.

    Xavier.

    • Sandrine dit :

      Bonsoir Xavier, merci pour vos remarques très intéressantes (comme d’habitude).
      Voici quelques éclaircissements :
      1/ Adjectif et majuscule (quand l’adjectif suit le nom)
      – l’adjectif prend la majuscule quand il accompagne, comme terme caractéristique, un nom commun géographique. Ex : le mont Blanc, les montagnes Rocheuses, le lac Majeur, le fleuve Jaune, la mer Rouge, la mer Méditerranée, l’océan Pacifique, le golfe Persique, les îles Fortunées, les îles Anglo-Normandes, le cap Bon, la roche Tarpéienne, l’étoile Polaire.
      – dans les désignations géographiques, les noms d’associations, etc., l’adjectif prend la majuscule s’il forme avec le nom une unité qui n’est plus analysée. Cela se fait lorsqu’il y a un trait d’union : les États-Unis (mais les Nations unies), la Croix-Rouge, la Comédie-Française (mais l’Académie française), les Pays-Bas, les Provinces-Unies, le Royaume-Uni, le Pont-Neuf (à Paris), le Palais-Royal (à Paris, mais le Palais royal à Bruxelles), les îles du Cap-Vert, la Charente-Maritime (département), la Forêt-Noire (massif montagneux).
      2/ Les mots composés
      sur chèvre-pied : le fait de ne pas accorder « chèvre » au pluriel ne semble pas poser de problème particulier dès lors qu’on se réfère au sens : chèvre-pied se dit littéralement de quelqu’un qui a des pieds de chèvre (sans « s » !), sous-entendu les pieds d’une chèvre.
      sur tour-opérateur : l’usage semble hésiter quant au pluriel : tour-opérateurs ou tours-opérateurs. Le plus simple est encore de remplacer cet anglicisme par « voyagiste » ! 😉
      sur tohu-bohu : les composés formés d’éléments onomatopéiques ou expressifs, notamment par redoublement, ne suivent pas de règle dans les dict. ou dans l’usage ni pour le singulier (trait d’union ou agglutination) ni pour le pluriel (ensemble invariable, s au second élément ou aux deux). On ne peut que trouver judicieuse la proposition du Conseil supérieur d’agglutiner les noms de cette espèce et par conséquent de leur donner un pluriel régulier. Ex : blabla, bouiboui, coincoin, froufrou, mélimélo, pêlemêle, prêchiprêcha, traintrain, troutrou, ainsi que les mots empruntés grigri, pingpong, tamtam, tohubohu, tsétsé.
      Source : Le Bon Usage
      Bonne soirée !

      • Chambaron dit :

        Bonsoir Sandrine,

        Je suis content de vous voir cautionner pour une fois une des modifications de 1990, en l’occurrence sur l’agglutination de mots composés !
        Concernant tohu-bohu, on peut remarquer qu’il ne s’agit pas d’un doublement onomatopéique, mais de de deux mots d’hébreu biblique distincts, caractérisant originellement le désordre du monde avant la création divine – connotation encore très présente- et ne supportant donc qu’assez mal un pluriel. De fait, celui-ci reste rare et il semble plus adapté, en cas de de besoin, de recourir à l’un des nombreux synonymes tels que « vacarme, tumulte, brouhaha, ramdam, tapage, tintamarre ».

        • Sandrine dit :

          Bonjour Chambaron, je suis pour la logique et la cohérence, autant que faire se peut ! Concernant tohu-bohu (ou tohubohu), je parlais bien de « composés formés d’éléments onomatopéiques ou expressifs » ;-). Merci de vos précisions et recommandations ! Bonne journée.

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