« Ils ont fait le français » : François Rabelais


De François Rabelais (1483 ou 1494 – 1553), nous avons surtout retenu les noms de deux géants, Gargantua et Pantagruel, titres de ses deux principaux ouvrages parus en 1532 et en 1534. Mais ce que l’on sait moins, c’est qu’à travers ses écrits, l’humaniste a considérablement enrichi la langue française. Plusieurs centaines de mots ont été créés ou du moins attestés pour la première fois dans ses œuvres, au point de parler de « la langue de Rabelais ». Aujourd’hui, nous utilisons un grand nombre de ses néologismes, sans oublier ses expressions et ses jeux de mots, plus savoureux les uns que les autres. Florilège.

Les néologismes

Rabelais, qui considérait que le français était une langue plurielle, officialisa l’usage de nombreux mots d’origine latine, grecque, italienne, arabe ou hébraïque.

Jugez plutôt : les adjectifs célèbre, frugal, patriotique, bénéfique, c’est Rabelais ! Les noms génie, automate, gymnaste, indigènehoraire : c’est encore lui ! D’autres noms sont de purs néologismes rabelaisiens, intimement liés à l’écrivain :

– quintessence : si ce terme d’alchimie désignait initialement une cinquième essence venant s’ajouter à l’air, à l’eau, à la terre et au feu, Rabelais a été le premier à l’utiliser avec le nouveau sens de « ce qu’il y a de meilleur dans une idée ou dans un objet ». Dans Pantagruel, il se qualifie lui-même d’abstracteur de quintessence ;

– anicroche : le terme, apparu en 1546 dans le Tiers Livre sous la forme hanicroche, désigne une arme recourbée sous forme de bec. Aujourd’hui, on l’emploie surtout au sens de « petite difficulté, obstacle », bien qu’il ait tendance à être remplacé par accroc, depuis qu’Hannibal Smith de L’Agence tous risques a dit « J’adore qu’un plan se déroule sans accroc » ;

– agélaste : composé du préfixe privatif a- et du grec gelos, « rire ». Rabelais avait beau être convaincu que « le rire est le propre de l’homme », il inventa tout de même un nom pour désigner celui qui ne sait pas rire. Repris par Balzac dans ses Contes drolatiques, le mot n’est malheureusement pas passé dans le langage courant. Si Rabelais détestait les agélastes, il aurait sûrement été un fervent défenseur de la gélothérapie, ou thérapie par le rire !

L’inventaire des néologismes serait incomplet sans les adjectifs gargantuesque et pantagruélique, dérivés des noms des deux géants. Pour en comprendre le sens, rappelons que Gargantua, au nom formé à partir de la racine onomatopéique garg- (gorge), est doté d’un prodigieux appétit, tandis que Pantagruel est remarquable par sa capacité d’ingestion des boissons. Faisant fi de cette légère distinction, la postérité a fait passer les adjectifs correspondants pour des synonymes qualifiant un repas copieux ou caractérisant la démesure.

Les expressions

Rabelais a inventé de nombreuses expressions dans ses œuvres, souvent basées sur le nom de ses personnages. Certaines, qui ont particulièrement marqué les esprits, se sont propagées dans notre langage courant.

– Les moutons de Panurge : Panurge est un personnage de Rabelais qui, dans le Quart Livre (1552), fait noyer les moutons d’un marchand en en jetant un à la mer, les autres suivant. En référence à cet épisode, l’expression « les moutons de Panurge » qualifie les individus qui suivent aveuglément l’exemple des autres.

– Une guerre picrocholine : également basée sur le nom d’un personnage rabelaisien, Picrochole, toujours en colère et prêt à guerroyer, même pour quelques galettes de froment dans Gargantua. Par extension, elle qualifie un conflit aux péripéties souvent burlesques et dont le motif apparaît obscur ou insignifiant. En France, les médias ont coutume de qualifier les luttes entre membres d’un même parti politique de « picrocholines ».

– La substantifique moelle : « C’est pourquoi il faut ouvrir le livre et soigneusement peser ce qui y est déduit (…) puis, par curieuse leçon et méditation fréquente, rompre l’os et sucer la substantifique moelle ». C’est en ces termes que Rabelais prône, dans le prologue de Gargantua, l’effort bénéfique d’une lecture active, permettant de déceler ce qu’il y a de plus riche dans un écrit (cf. « quintessence »).

– La dive bouteille : tirée du Cinquième Livre de Rabelais, l’expression comporte l’adjectif dive, c’est-à-dire « divine ». La Dive Bouteille, dont Panurge (encore lui !) cherche l’Oracle au cours de ses pérégrinations, désigne une bouteille de vin.

Les jeux de mots

– L’anagramme
Ce n’est pas sous son véritable nom, mais sous le pseudonyme d’Alcofribas Nasier que François Rabelais publia Pantagruel et Gargantua. Or, « Alcofribas Nasier » est l’anagramme de « François Rabelais ». En effet, les deux noms contiennent exactement les mêmes lettres, mais dans un ordre différent.

– La contrepèterie
Certaines lettres ont également permuté dans la formule « femme folle à la messe » pour donner « femme molle à la fesse ». Cette contrepèterie rabelaisienne tirée de Pantagruel laisse entendre que la gent féminine qui fréquente les églises serait peu passionnée par les choses de la chair. Autre exemple, toujours dans Pantagruel, « À Beaumont-le-Vicomte » est équivoque si l’on permute le « m » de « de Beaumont » et le « c » de « Vicomte » !

– Le calembour
Rabelais était friand des calembours, jeux de mots basés sur des mots de même son (homophones) comme Bas culs / Bacchus, en vin / en vain, amie / a mie. L’écrivain se servait de ces ressemblances dans ses dialogues : « Le grand Dieu fit les planètes et nous faisons les plats nets », « Dis, amant faux » (diamants faux), « Baissant la tête, baisant la terre », « amour de soi vous déçoit ». Sans oublier le célèbre « science sans conscience n’est que ruine de l’âme » !

– Le calligramme
Un calligramme est un poème dont les vers sont disposés de façon à former un dessin. Même s’il n’est pas parfait (le poème ne dessine pas l’objet mais le remplit), ce calligramme de Rabelais représente la « dive bouteille » à laquelle il tient tant…

 

Le mois prochain, nous nous intéresserons au poète Joachim du Bellay, grand défenseur de la langue française au XVIe siècle.

 

 Sandrine Campese


Une réponse à « Ils ont fait le français » : François Rabelais

  1. Larue dit :

    Je reprendrais bien du Rabelais, ma poule!Avec une pointe de cannelle

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