« Je t’aime, moi non plus » : les relations entre le français et l’anglais


Voici la seconde partie du companglais_francaiste rendu de la conférence passionnante du poète et essayiste Alain Borer, auteur du livre De quel amour blessée. Réflexions sur la langue française. Après les singularités de la langue française, nous nous interrogeons sur la place du français dans l’anglais et vice versa. Arguments à l’appui, l’auteur nous invite à défendre notre belle langue.

La place du français dans l’anglais

 CIA, FBI, PhD, BA, GI… Saviez-vous que ces sigles américains n’étaient composés que de mots français ? CIA : central, intelligence, agence ; FBI : fédéral, bureau, investigation ; PhD (Philological Dissertation) : philologie, dissertation ; GI (General Infantery) : général, infanterie ; BA (Bachelor of Arts) : bachelier, arts.

Étonnant, non ? Pas tant que cela, lorsqu’on sait que le vocabulaire anglais est constitué à 63 % de mots français, soit 37 000 termes au total. C’est plus que l’intégralité du Dictionnaire de l’Académie française de 1835 !

« 63 % du vocabulaire anglais vient du français. »

« Our style capitalism and Washington’s tolerance and occasional encouragement of tyranny, corruption and environmental degradation… » : quand le président américain Barack Obama s’exprime en ces termes, il utilise presque exclusivement des mots français !

« En somme, ironise Alain Borer, l’anglais, c’est du français mal prononcé ! » Voici quelques exemples pour vous en convaincre : « arrivée » a donné arrival, « chat » –> cat, « chaise » –> chair, « couronne » –> crown, « forain » –> foreign, « papier » –> paper, « tigre » –> tiger

 On notera que certains mots ont été dissous dans la langue de Shakespeare sans subir d’altération, si ce n’est la suppression des accents : action, creation, decision, justice, nature, table

Si la langue anglaise contient de nombreux gallicismes, le français est-il vraiment envahi par les anglicismes ?

La place de l’anglais dans le français

Oui, notre langue est également riche d’anglicismes mais saviez-vous qu’un certain nombre d’entre eux était auparavant des mots français ?

Ces mots français (généralement issus du vieux français) sont passés en anglais puis nous sont revenus sous forme anglaise. Par exemple, « chalenge » a donné challenge, « closet » –> water-closet, « desport » (le jeu) –> sport, « étiquette » –> ticket, « reille » (la barre) –> rail, « tenez » (cette balle dans ma paume) –> tennis.

Le problème, c’est que nous ne faisons plus l’effort de renvoyer la balle aux anglophones : nous intégrons directement leurs mots à notre vocabulaire. Pire, nous substituons des mots anglais à des mots déjà existants en français. Pourquoi utiliser l’anglicisme booster alors que nous possédons « propulser » (issu du latin) et « dynamiser » (issu du grec) ?

Pendant mille ans, nous avons inventé des mots en puisant dans nos racines. Ainsi, aéroplane (airplane) a été remplacé par « avion », du latin avis (oiseau), et computer par « ordinateur » (du latin ordinator). Récemment, le flike, contraction de fly (voler) et bike (vélo), a fait son apparition dans notre vocabulaire. N’avions-nous pas d’autres ressources pour nommer cette invention mi-vélo, mi-drone ?

« Ce phénomène de désinvention, alerte l’auteur, est sans précédent dans l’histoire de notre langue. »

« Un phénomène de désinvention sans précédent… »

À qui la faute ? s’interroge-t-il. Et de pointer du doigt la « capitulation » des dirigeants politiques français (l’ancien Premier ministre Jean-Pierre Raffarin n’a-t-il pas introduit la positive attitude ?), et notamment la loi Fioraso, qu’il juge « scélérate » en ce qu’elle incite les enseignants à dispenser leurs cours en anglais plutôt qu’en français. Une position qui va à l’encontre de l’ordonnance de Villers-Cotterêts de 1539, laquelle a fait du français la langue officielle du droit et de l’administration.

Pire, insiste Alain Borer, on reproche aux francophones d’être de mauvais élèves en anglais (27e au classement ; la 28e et dernière place étant occupée par l’Italie) alors que pour diverses raisons, l’anglais est plus difficile à apprendre à partir du français.

La solution ? Que les francophones se saisissent de leur langue et fassent un effort de « réinvention ». De ce sursaut dépendent sa vitalité et sa longévité.

Sandrine Campese

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À propos de Sandrine

Contributrice et modératrice

4 réponses à « Je t’aime, moi non plus » : les relations entre le français et l’anglais

  1. jacques rozenblum dit :

    Merci Sandrine de m’avoir fait découvrir cet ouvrage. D’après votre compte rendu et les commentaires que j’ai pu lire, il me semble que « se non è vero è beno scitto », comme on pourrait dire en italien. Je l’ai donc acheté illico. Son titre m’a également intrigué avec son emploi d' »amour » au féminin singulier. Après une petite recherche, j’ai découvert que cet emploi était le bon jusqu’au XVIIIe siècle. Mazette !

    • Sandrine dit :

      Bonjour Jacques, ravie de vous avoir donné envie de découvrir cet ouvrage. Hâte de savoir si vous en avez apprécié la lecture ;-). Concernant le titre, l’auteur parodie ce vers de Racine : « Ariane, ma sœur, de quel amour blessée / Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée. » Si dans cet exemple « blessée » se rapporte à Ariane ; dans le livre il se rapporte à la langue française, d’où « blessée ». Bon après-midi.

  2. Chambaron dit :

    Sandrine, votre plaidoyer enthousiaste a été convaincant : j’ai commandé et viens de recevoir l’ouvrage d’Alain Borer. À l’érudition du fond se joignent l’élégance et la finesse de la forme.
    De bons moments en perspective…

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