À trancher une bonne fois pour toutes : « en » Avignon ou « à » Avignon ?


Depuis le 4 juillet, les amSans titreoureux de théâtre se retrouvent pour la 69e édition du Festival d’Avignon. Mais celles et ceux qui n’ont pas la chance d’habiter dans la Cité des papes vont-ils se rendre « en » Avignon ou « à » Avignon pour assister aux spectacles ? Il était grand temps de faire le point sur cette question qui divise. Voici quelques arguments pour vous aider à choisir votre « camp ».

« En Avignon » est un archaïsme

Au Moyen Âge, et jusqu’au XVIIe siècle, on employait généralement la préposition « en » devant un nom de ville. Il n’est donc pas étonnant que La Chanson de Roland, œuvre médiévale majeure, comporte la tournure « en Sarraguce » (il s’agit de Saragosse, ville espagnole). Nos auteurs classiques emploient aussi la préposition « en », car celle-ci permet d’éviter l’hiatus (proximité entre deux voyelles) : « J’écrivis en Argos » (Racine), « Irène se transporte […] en Épidaure » (La Bruyère).

De même, Molière écrit dans Les Fourberies de Scapin : « On t’emmène esclave en Alger » Mais ici, ce n’est pas que la phonétique qui justifie ce choix. Anciennement, « en Alger » signifiait « en Algérie », ou encore « sur le territoire de la colonie d’Alger », et « à Alger » désignait la ville même d’Alger. Autrement dit, « en » s’utilisait devant un nom d’empire, de province, d’État, etc. et « à » devant un nom de ville, de bourg, etc.

Cette distinction vaut aussi pour Avignon ou encore Arles. À l’origine, la locution « en Avignon » désignait l’État pontifical d’Avignon qui fut rattaché à la France en 1791. Jusqu’à la Révolution, on résidait donc en Avignon comme on pouvait résider en Provence. De même, « en Arles » se justifiait au temps où Arles n’était pas seulement une ville mais un royaume. Plus rien ne semble justifier la tournure « en Avignon », bien qu’elle soit encore employée par les habitants de la région.

« En Avignon » est un régionalisme

 La langue occitane ne tolère pas l’hiatus. C’est pour cela qu’en provençal, un des dialectes de l’occitan, on a introduit un « n » euphonique afin d’éviter le voisinage des voyelles « à » et « a ». Par conséquent, on dit an Avinhon, à-n-Avignoun, comme an Arle, à-n-Arle, mais aussi as Aiz, à-z-Ais (à Aix). Frédéric Mistral, écrivain de langue d’oc, écrit aussi en Avignoun.

De plus le provençal, à l’instar du latin, distingue siéu (« je suis ») en Arle, en Avignoun (qui répond à la question ubi du latin) de vau (« je vais ») a(n) Arle, a(n) Avignoun (qui répond à la question quo du latin).

Ainsi, le phonème « a-n », utilisé en français local pour des raisons historique et linguistique, a sans doute influencé la langue nationale qui l’a confondu avec la préposition « en ».

 « À Avignon » est la forme correcte

Certes, l’Académie française ne condamne pas les tournures « en Avignon » ou « en Arles », sous prétexte qu’elles sont « attestées chez les meilleurs auteurs ». Mais elle reconnaît leur caractère archaïque et régional. Fine observatrice de l’usage, elle précise que l’emploi de la préposition « en » devant les noms de ville est en régression, et ne saurait s’appliquer à d’autres villes comme Arras ou Amiens. Même la ville d’Avignon indique sur son site Internet qu’il convient d’utiliser la préposition « à » devant son nom !

En conclusion, mieux vaut employer la préposition « à » lorsqu’on parle d’une ville stricto sensu ! Ou bien faut-il se montrer cohérent et accepter que l’on puisse dire « j’habite sur Paris », sous-entendu dans la région parisienne, et « à Paris » pour Paris intra-muros. Mais, sur ce point, l’Académie française est bien moins tolérante !

Sandrine Campese

 

 


À propos de Sandrine

Contributrice et modératrice

13 réponses à À trancher une bonne fois pour toutes : « en » Avignon ou « à » Avignon ?

  1. Tchouanaba dit :

    Permettez cette digression : plus souvent, je lis, je suis prof « en lycée ou en primaire ». Serait-il une faute si on dit, je suis prof au ou de lycée ?
    Cordialement !

  2. Alban dit :

    J’ai une question concernant un sujet voisin (bien qu’il ne s’agisse pas d’une ville): le cas de Haïti.
    Doit-on dire « à Haïti » (au risque d’un hiatus) ou « en Haïti », ou peut-on employer indifféremment l’un ou l’autre?

  3. Eric dit :

    À propos du titre de l’article, « une bonne fois pour toutes » est un pléonasme : « une fois pour toutes » ou « une bonne fois » suffit. Par ailleurs, « une bonne fois » relève du langage familier, tandis qu' »une fois pour toutes » est plus soutenu.

  4. Estell dit :

    Bonjour
    Pour ma part je suis provençale et je ne comprends pas bien que vous vouliez polémiquer où il n’y en as pas besoin.
    Si les deux formes sont acceptées par l’académie alors les deux sont « correctes ».
    Je ne voie pour ma part aucun intérêt à essayer de gommer les particularités régionales je trouve que cela fait la richesse de notre pays. Seriez-vous jalouse qu’on ne reconnaisse pas le même droit pour Paris 😉
    Allons un peu de patience, il y aura sans doute de grands écrivains pour utiliser la forme « sur Paris » pour désigner la région Parisienne, et l’académie vous accorderas ce droit à vous aussi 🙂
    En attendant inutile d’essayer de gommer la culture des autres 😉
    Je trouve cette article très « Parisien ».
    PS : pardon pour l’orthographe je consulte ce site, justement, pour m’améliorer.

  5. Laurent B dit :

    Merci pour cet article encore une fois très intéressant et complet.
    Ce qui m’amène à vous poser une autre question sur « l’hiatus » qui apparaît deux fois dans votre explication. Je pensais que le « h » était aspiré, j’aurais donc écrit « le hiatus ». Est-ce que je me trompe sur le « h », ou bien y a-t-il une autre règle qui m’échappe ?
    Merci d’avance.

    • Sandrine dit :

      Bonjour Laurent, c’est toujours un plaisir de vous lire également. Comme vous, j’ai eu un doute en rédigeant l’article (spontanément, j’aurais écrit « le hiatus »). J’ai donc vérifié dans mon Dictionnaire des difficultés de la langue française de Larousse qui indique : « hiatus se prononce avec un « h » muet quoique ce mot serve justement à désigner le choc entre deux voyelles (en fait, ce mot latin vient de hiare qui signifie « être béant » parce que la bouche s’ouvre dans l’hiatus) ». Néanmoins, d’après Le Bon usage, cette convention a longtemps été flottante, ce qui explique sans doute nos hésitations respectives ! Bonne journée et à bientôt.

      • Laurent B dit :

        Merci pour cette explication.
        Je vais donc pouvoir parler des « ziatus », ça va être drôle, à défaut de « zaricots ». Reste à le placer dans une conversation…

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